L'écologie est l'horizon indépassable de notre époque. Toute pensée qui s'efforce de comprendre notre relation au monde, notre mode d'intervention dans ce monde est condamnée à se situer dans cet espace, qui est notre espace à tous, le "koinon", le "commun" de notre condition humaine. On peut toujours se réfugier dans les brumes de la vie solitaire, délimiter, avec plus ou moins de bonheur, un jardin de l'intimité : tout un chacun voit immédiatement ce qu'une telle posture comporte d'illusion. De toute part l'intimité est traquée par nos technologies totalitaires, au service de la société de surveillance, et du néocapitalisme planétaire. Bien sûr, ce n'est pas une raison pour abandonner la défense de l'espace privé, bien au contraire, il faut faire son possible, et plus encore, pour le sauvegarder. Mais nous sommes à présent dans une ère de l'uniformité croissante qui absorbe l'individu dans un conformisme sans visage, tentaculaire, anonyme, une toile d'araignée d'un genre inconnu, et d'autant plus difficile à démasquer. Que peut la philosophie dans une telle détresse universelle?

J'estime les courants écologiques dans leur effort de conscience et de lutte. Je conçois que l'individu s'efforce autant qu'il peut de limiter le gaspillage, de trier ses déchets, de réduire ses achats, et de faire du vélo. Je l'approuve. Mais c'est une singulière illusion de croire que par là on règlera le problème civilisationnel. C'est se dédouaner à bon compte. On s'imagine que par l'addition des actions indivuelles on aboutira nécessairement à un changemernt global. C'est sous-estimer les pouvoirs économiques, politiques, administratifs dont l'intérêt est tout autre, et la pesanteur des habitudes et des structures de pensée qui conditionnent notre rapport au monde. Si une révolution s'impose, ce ne peut être qu'à l'échelle globale dans un renversement inouï de la conscience, de la représentation, et des valeurs. Mais je ne suis pas naïf au point de croire que la pensée à elle seule puisse modifier quoi que ce soit. L'homme ne consent à changer que sous la pression de la nécessité. C'est elle qui détermine le passage d'une ère à une autre. Et pour nous l'heure a sonné : nous voilà condamnés à inventer une autre civilisation. Et pour le dire à la manière de Sloterdijk : combien faudra-t-il de catastrophes pour nous obliger à ouvrir les yeux de la conscience?

Dans un tel contexte que peut la philosophie? Il y a deux niveaux de philosophie, la métaphysique comme contemplation du Tout de la nature, et la réflexion sur l'humain, dans ses dimensions culturelles, géopolitiques, sociologiques,économiques. D'aucuns estiment que la seule vraie philosophie est métaphysique (Marcel Conche), abandonnant l'humain aux sciences et à la politique. D'autres se détournent de la contemplation (Marx,Comte), jugée inutile ou "bourgeoise", pour travailler sur la condition humaine et son avenir. Faut-il choisir? Est-il légitime de scinder de la sorte ce qui fait le ressort de nos existences, toujours reliées, peu ou prou, à la nature globale, et par ailleurs autocentrées sur notre devenir?  Je vote pour la troisième solution, car si le philosophe se propose d'être "le médecin de la civilisation" (Nietzsche) il ne peut exercer une action sensée qu'en considérant que "l'homme n'est pas un empire dans un empire" (Spinoza), entendons dans le mépris de nos conditions naturelles, donc écologiques.

Il faut penser et le Tout et la partie. C'est déjà une immense re-découverte de nous sentir, nous humains, dépendants de l'équilibre global de la planète. Dans cet aveuglement scientiste où nous nous croyions"comme maîtres et possesseurs de la nature"(Decartes), nous nous sommes autorisé le plus grand saccage, déchéant dans un monstrueux sans exemple. Confortés par quelques succès de science et de médecine nous avons cru nous immortaliser dans un unvers sans âme, objectivé, arraisonné, corvéable à merci, indéfiniment exploitable. Cet âge est révolu. Il faut en tirer les conséquences, en commençàant par en extirper les prémices. C'est une autre manière de sentir, de penser et d'agir qui doit requérir toutes les forces de notre attention.

C'est en quoi les Anciens d'avant Socrate nous sont indispensables : non pas pour en ressusciter quelques formules, ou les diviniser. Ils ne sont pas des modèles, leur monde n'est pas le nôtre, ni leur sensibilité, ni leur fureur dionysiaque. Mais ils pensaient le Tout, et comme Empédocle, reliaient leur contemplation désintéressée du Tout au souci de l'existence terrestre, de la santé, de l'harmonie du corps et de l'esprit. C'est cela qu'il nous faut méditer pour inventer un monde nouveau.