Peut-on combattre la haine? Plutôt l'apprivoiser. Car c'est un étrange ressort de la haine de se nourrir de soi pour se combattre! Et c'est souvent une haine plus forte encore qui inspire les pacifistes, amoureux de l'amour et puristes de la belle âme! On ne combat pas la haine par la détestation, fût-elle sublime. Les dévots de l'amour universel ont parfois de ces accents acérés qui révèlent bien autre chose que l'amour.

Pour le dire d'un mot je me méfie des discours sur l'amour autant que je désapprouve la haine. La haine est une passion triste qui manifeste notre impuissance, notre attachement pathologique à l'objet, alors même que l'on prétend s'en libérer. Cuire et recuire interminablment rancoeur, ressentiment et conspiration de vengeance est une bien macabre cuisine.

Pourquoi cette fixation mentale, si ce n'est que l'objet est viscéralement partie intégrante du moi, consubstantiel à notre identité? L'ennemi sera-t-il occis et dépecé, comme l'est Hector aux murailles de Troie, que devriendrai-je, sans cet autre qui me donne la paradoxale confirmation de mon existence? Il me situait dans le monde, me donnait cette mauvaise joie de lui nuire, cette espérance de salut, cet acharnement, cette vocifération, ce justificatif enfin qui orientait mes passions vers la juste cause, m'élevait sublimement vers de plus hautes valeurs que la vie. La haine change tout un chacun en héros, le place en quelque manière au niveau de Dieu.

Dans mon enfance j'ai pu admirer un rutilant ceinturon allemand où était gravés ces mots : "Gott mit uns" (Dieu avec nous). Je ne sais si les soldats français portaient une gravure équivalente, mais je fais confiance à la conjonction sempiternelle du sabre et du goupillon dans cette affaire. Les Parpaillots massacraient joyeusement au nom de Dieu, et les Papistes se devaient de n'être pas en reste. Sans parler des Cathares, des animistes d'Amérique, et autres, brûlés, équarris, suppliciés pour le salut de leur âme. Plus que le l'"asile de l'ignorance" (Spinoza) je constate avec tristesse que Dieu est régulièrement le prétexte de l'extermination, la justification ultime du crime contre l'humanité. D'autant que c'est un étrange paradoxe de tuer l'autre au nom d'un dieu qui est fondamentalement le même pour le bourreau et la victime. J'en ai, quant à moi, tiré la leçon que le monothéisme était la forme moderne de la barbarie. Narcissisme collectif : Dieu n'est jamais que l'exaltation, poussée au paroxysme, l'adoration de l'unique idole qui soit au monde : le Moi, porté au pinacle de la toute-puissance, du Savoir absolu, de la Justice transcendante et de l'immortalité.

Paranoïa ; je suis tout, et celui qui le conteste est mon ennemi personnel. Celui qui n'est pas Moi est contre moi. Donc je suis contre lui, et je n'aurai de paix que je l'aie extermné. Mais comme l'autre repousse indéfiniment comme lers mauvaises herbes je mettrai le monde à feu et à sang, dussé-je en périr à la fin, dans le flamboiement du bûcher universel.(Hitler).

Pourquoi la haine? Pourquoi, si ce n'est que fondamentalment chacun se pense comme la source absolue de toute vérité, la norme universelle : pourquoi n'es-tu pas comme moi, s'il est entendu que je suis la vérité et la vie? Comme disait ingénuement un jeune adolescent : "Nous nous entendrons parfaitement tous les deux quand tu auras enfin compris que je suis Dieu". Bien sûr on peut, théoriquement, évoluer, accéder à la réciprocité, mais, relisons Piaget, cela n'a rien de facile, et, relisons Freud, cela demande un sérieux remaniement du narcissisme primaire!

Plutôt que combattre la haine, disais-je, l'apprivoiser. Cela signifie que la haine n'est pas exclusivement le fait de l'autre, encore qu'il ne faille pas se faire beaucoup d'illusions, mais d'abord mon propre fait intime, inévitable, congénital si l'on veut, une forme archaïque de la psyché, aussi forte que la fameuse cruauté originelle de l'enfant, son caractère impitoyable (Winnicott). Accéder à la pitié ne se fait que parce qu'on souffre, qu'on découvre un jour la vulnérabilté, la faiblesse et la précarité. L'enfant qui n'a pas connu ces expériences de relativisation, de frustration et de dépendance restera un monstre d'égoïsme. Il faut passer par la haine - moment réactionnel de projection inconsciente - pour accéder, éventuellemnt, mas non nécessairement, à un sens adulte de la réciprocité, de la relativité, et de l'échange de bons offices..

Je doute, quant à moi, de l'amour gratuit, universel, purement oblatif. Je ne sais d'ailleurs si c'est une bonne chose, Il ne faut pas trop de bonté car la bonté crée des obligations vite insupportables. Ce n'est pas être monstrueux que de fonder l'échange sur l'intérêt réciproque (Epicure), C'est du bon sens, et sans le bon sens on verse dans l'angélisme, cet autre face du monstrueux.