La philosophie, selon la tradition, se réclame d'une "amitié pour le vrai", ou d'un désir du vrai. "Platon est mon ami, mais la vérité plus encore". Les précurseurs de l'Antiquité hellénique proclamaient leur allégeance à l'A-lètheia, le non-voilé, tout en reconnaissant que le voile était de tout temps et de tout continent, et que la Vérité ne se profilait que dans les interstices, comme une ombre problématique, une énigme, une tentation dangereuse, et une impossibilité métaphysique. Ils se tenaient dans un rapport sensible et poétique à l'originaire : Hésiode, Anaximandre, Héraclite, Empédocle, et Démocrite encore, se réfèrent au fondement absolu, le nommant par provision, Apeiron ou Archè, sans prétendre le connaître. C'était là, selon moi, le temps de la plus grande proximité, de la plus rigoureuse sagesse.

Par la suite on s'imaginera que la raison peut exprimer, par le concept, l'essence des choses, et c'est là le noeud de l'illusion funeste où nous sommes. Le dernier, Pyrrhon, renouant en quelque sorte avec l'inspiration première, clame la vanité du savoir rationnel, exhibant la vacuité de nos représentations, l'inconnaissance ontologique, l'inadéquation native et définitive de nos pensées au réel. "L'apparence est plus forte que tout" (Timon de Phlionte), donc nous sommes à tout jamais prisonniers de nos représentations. L'originaire n'est pas L'Etre de Parménide, ni l'Idée du Bien de Platon, ni le Dieu stoïcien, mais cet irreprésentable qui se confond absolument avec les "choses" (pragmata), ces apparences ou apparitions qui naissent, passent, disparaissent et renaissent, selon un rythme et une "a-logique" impénétrable. L'Alètheia, qui serait dans un puits (Démocrite), se confond plutôt avec le vide, ou mieux encore, avec la vacuité.

La vérité n'est pas un concept qui saisit intellectuellemnt une essence ou une substance, dans un rapport d'adéquation entre la chose et la pensée, mais un terme sans contenu propre, sans définition possible, puisqu'il ne saisit rien, ne s'oppose à rien, et ne désigne que l'indésignable. Pensée de rien, mais non néant de pensée : il ne fixe pas de contenu, ne donne aucun savoir, aucun espoir, mais ouvre la perspective infinie du non assignable. Cosmologie négative, théologie négative, psychologie négative. La vérité est une Idée nécessaire, quoique inutilisable, qui seule nous ramène à la modestie essentielle. Limite de la connaissance de l'univers et des dieux, borne infrangible de nos prétentions. "Rien de trop": c'est de cette manière qu'il faut entendre l'antique recommandation delphique, et non comme simple précepte de conduite.

Peut-être notre époque est elle mûre pour entendre à nouveau ce viel adage, cette vieille et indépassable vérité. La science nous promettait le savoir absolu, elle nous plonge dans des apories rédoutables. Nous croyions, à la suite du bon René, "devenir comme maîtres et posseseurs de la nature", et voyez l'embarras où nous sommes. Sans parler des déceptions politiques, technologiques et idéologiques. Tout cela est bien connu. Un autre âge peut se lever, une nouvelle aurore. Mais il y faudra autre chose qu'un simple remaniement de nos conceptions actuelles.

Dès lors qu'est ce que la philosophie? Pourquoi penser si nous ne pensons que nos émotions et nos passions, si toute pensée est idéologie de conquête? Nous avons cru que l'Humanité était le nouveau dieu, et nous voyons que nous engendrons la pire monstruosité. Avec la mort du dieu personnel nous avons cru nous débarrasser à jamais de toute référence absolue, hors de l'humain. Délire anthropocentrique d'Auguste Comte. Délire communiste de Karl Marx. Le dieu mort s'est mué en monstre.

Mon propos n'est nullement de restaurer Dieu. Quoi qu'on en dise, ce n'est jamais qu'une projection anthopocentrique, narcissique et totalitaire. Il n'y a  rien à restaurer. Il suffit de prendre la mesure du réel. Physis, ou Natura : ce qui apparaît, avant nous, autour de nous, et en nous, dont nos n'avons ni connaissance ni maîtrise. Je ne sais si l'humanité mérite quelque prolongement dans le temps. Il me semble simplement que cette reconnaissance préalable est la seule chance à nous offerte, le seul fondement rationnel de l'éthique, la seule position possible de la "vérité".