To Agalma : l'ornement, la merveille, le joyau, le bijou. Coeur sensible et incorruptible de la beauté. Ce qui surgit inopinément dans la rencontre, comme figure indépassable du Kaïros. A croire que tout l'appareillage de l'imaginaire, toutes les constructions fantaisistes et hétéroclites de nos fantaisies, diurnes et nocturnes,  ne sont que brouillage, tissage alambiqué autour d'un  centre, fort difficile à repérer, mais qui se révèle enfin au terme d'une longue quête. Dites moi votre fantasme et je vous dirai qui vous êtes! Je ne parle ici que de moi, et un chacun pourra substituer à ce terme central de beauté ce qu'il voudra, mais il me semble que la structure est bien celle-là : une vérité se profile dans cet enchevêtrement, et la saisir c'est se donner enfin les moyens d'une liberté humaine.

Dans le Banquet de Platon on voit Alcibiade, fortement ébrêché, se livrer à une confidence insolite : amoureux de Socrate il se peint lui-même multilpliant en vain les tentatives de séduction, poursuivant son aimé sans relâche, et jusqu'au coeur de la nuit, le sommant de céder à son désir. Mais Socrate est un Silène, suscitant le désir et ne s'y abandonnant jamais, préservant je ne sais quel secret intime, d'autant plus désirable qu'il est à jamais celé. "Agalma" : cet indicible de l'objet d'amour, ce trésor inviolable, cette énigme qu'aucun discours ne peut réduire. Quel est donc le secret de Socrate? Est-il quelque chose, ou n'est-il que ce support de l'absence, ce non-être plus vrai que l'être, cet " analogon" qui, comme un mirage, ne donne à pressentir que les fantasmagories d'un sujet éberlué?

L'agalma est ce joyau paradoxal d'un visible retiré, invisible sur fond visible, vide et saturé, d'autant plus fascinant qu'il se dérobe tout en s'affichant. Merveilleux, trompeur, séducteur, infiniment déplacé dans sa fixité même, insaisissable. Surchargé d'attentes et de promesses, évanescent, fuyant comme la femme. Image séductrice de la vérité : a-lètheia : voilement dans le dévoilé, fausse pudeur, échappatoire et métonymie. Course autour d'un centre échappé. Vertige du vide.

C'est cela le coeur du fantasme : coeur en retrait, place évidée, absence qui fait sens. affolement des sens, et fuite du sens. Etrange araignée absente de sa toile, mais dont la place, comme pour le dieu que nul ne rencontre, est marquée au fer de la dérobade. Ici est le dieu, mais lui ne se montre jamais.

Ce joyau paradoxal, je le nomme beauté. Ce terme approximatif résume une existence toute vouée à la quête d'un indicible, mais dont la nomination importe au plus haut point. De cette beauté, moi-même je ne sais pas grand chose, si ce n'est qu'elle existe comme l'aurore, évaporée sitôt vue, enfuie, étrernellement renaissante. Si proche qu'on croit la tenir dans ses mains, échappée aussitôt, perdue et revenante. Je ne sais pas ce qu'est l'aurore, je sais qu'elle vient et qu'elle part, que je peux compter sur son retour aussi sûrement que sur ma propre existence. Quand elle ne viendra plus c'est que je ne serai plus. Sa mort et la mienne n'en font qu'une.

Ce trait est essentiel. Le fantasme est plus qu'une turpitude du sujet désirant. C'est son être même. Entendons son être de non-être, son apparition et sa disparition : l'éclair renaissant de son balbutiement. Ici se joue le drame décisif. Le fantasme est notre aliénation, dit-on. Notre prison mentale. La serrure de notre samsâra. C'est vrai -  tant qu'il est méconnu. On désire, on court, on se démène, on ne sait pourquoi ni vers quoi. On constate la terrible force de la répétition. On est serf d'une puissance inconnue, infernale. Tant qu'on ne l'a pas repérée. Vient un jour où, comme Bouddha l'Eveillé, on déclarera : " Mâra, je t'ai identifié! Tu ne me tromperas plus, tu ne tiendras plus dans ton filet. Je te connais. Je connais tes oeuvres. De toi je suis délivré"

Les analystes disent qu'une cure réussie consiste dans la traversée du fantasme. Que veut dire traverser? Lorsqu'on traverse un village on ne détruit pas le village. On passe outre, laissant derrière soi le village, tel qu'il était. Le fantasme fondamental n'est pas à analyser, décomposer, rejeter, détruire, ou amender. Nul ne saurait vivre sans fantasme, cause du désir, cause efficiente. Il ne changera ni de place, ni de nature. Il restera où il est, comme il est. Rien à faire, sinon ce petit quelque chose par quoi le passif se renverse en actif, le subi en voulu. Juste un petit écart, qui change tout. Clinamen de la connaissance, et de la reconnaissance. J'aimais la beauté sans rien en savoir, je lui vouais un culte douloureux, éperdu, désespéré. Elle déterminait mon être au monde, et je n'en savais rien. Et voici que je décide souverainement que je l'accepte comme loi de ma vie, mieux encore je la veux comme principe, comme centre et comme finalité. Je sais qu'elle est inaccessible, cela ne me trouble plus. Elle sera mon double mental, mon Daïmon, ma vérité.

Ce petit écart, ce presque rien qui change tout, c'est la sule image sensible que l'on puisse se donner de la liberté.

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En quoi consistera ce petit écart? C'est la distance du regard. Tout en subissant cette fascination du fantasme j'en étais paradoxalement exclu, n'en vivant que la dépendance inconsciente. Croyant agir j'étais agi, puisque je n'en savais rien, sinon qu'une force inconnue m'enchaînait à la roue implacable du Samsâra. Passivité, passion, pathologie. Bien sûr une sorte de prescience existe, mais obscure, mais confuse. Nous en sommes tous là. Le "progrès" consiste à voir, repérer, situer, cercler. Ci-gît le noeud, et le saut. Le saut est la reconnaissance du fait, de la stucture qu'il commande. Mais une distance s'est creusée, par laquelle le regard peut voir sans être affecté. "C'était donc cela!". Une position autre peut se définir, regard libre, électron libre. Autre posture du "sujet", non plus seulement celle de l'assujetti, victime consentante de la force obscure, marionnette de l'inconscient, mais celle d'un sujet distancié, ne serait-ce que d'un pouce, qui dès lors peut se déterminer. Je peux choisir, non le fantasme, mais son effectuation dans la conduite, ou sa mise à distance.  Le fantasme ne disparaït pas, ne change pas, mais je ne suis plus manipulé en aveugle. Je dispose d'un petit coefficient de résolution. C'est cela qui fait la différence.

Considérant mon fantasme comme dangereux, asocial ou pervers, je peux m'efforcer, tout en le re-gardant comme il est, de ne pas le suivre dans les actes. Renoncer à sa réalisation, ce qui ne l'efface pas, ni ne le modifie dans sa nature. Il sera toujours loisible de le conserver dans les fantaisies, voire de le cultiver dans l'imaginaire, les arts et la culture. Solution blanche, peut-être la plus fréquente. Je peux aussi le recueillir en modifiant sa trajectoire, son contenu externe, ses manifestations. C'est la solution artistique. Voyez comment Léonard de Vinci subvertit les dogmes religieux en usage, pour introduire une délicate perversion, une subtile transvaluation des messages religieux. Que d'érotisme, que de langueur et d'ineffable volupté dans ses anges et ses madones! Du matériau conventionnel, le peintre fait une discrète mais très efficace ironie, plongeant le spectateur dans les limbes de son propre onirisme. Comment expliquer autrement le charme, l'envoûtement, la fascination inépuisables qui se dégagent de ses oeuvres? Léonard nous plonge dans les arcanes voluptueux de ses rêves, et en lui nous pouvons continuer impunément notre rêve! Il réussit l'exploit insigne de concilier le respect apparent des conventions avec l'expression à peine voilée de son obsession intime.

Freud avait créé cette notion difficile de sublimation pour rendre compte des déplacements culturels de la pulsion érotique et sadique. Sublimer ce n'est pas renoncer, ni refouler, c'est transposer (métaphorein) une motion pulsionnelle, du champ immédiat de sa réalisation, vers un autre champ, considéré comme supérieur en valeur de culture, au prix d'un renoncement partiel (à la réalisation directe) mais tout en conservant, dissimulé, le caractère pulsionnel originel. La chose est manifeste dans les arts où les créateurs se livrent inpunément à toutes les perversions imaginables, sans que nul n'en souffre, bien au contriare puisque le spectateur en retirera une prime très évidente de satisfaction, jouissant à son tour, et avec le prestige social en plus, de ses propres fantasmagories, élevées au titre de créations artistiques. Aucune société ne peut se passer de ces prestigieux dérivatifs, en quoi le psychologue averti reconnaîtra sans peine les facéties d'un inconscient qui s'expose à travers les voiles de la convention. L'art est, psychologiquement parlant, une soupape de sûreté face aux ravages inévitables de la répression culturelle.

Pour moi, j'aime la Beauté. Et celle que j'aime est toute indifférente aux valeurs culturelles, aux conventions, aux académies, aux bienséances. Sauvage, indomptable, inclassable, échevelée, aphrodisiaque et hors-norme, elle rayonne dans mon âme comme au premier jour, indestructible, incorruptible commes les dieux de l'Olympe. Je ne puis concevoir l'existence sans elle, elle est la flamme et l'éclair divins, la Foudre, l'Arc et la Lyre. Elle est de tous les temps, et je dirais volontiers avec Nerval, "que dans une autre existence peut-être/J'ai déjà vue et dont je me souviens!" Etrangère au cycle du chronos chronophage, éternellement morte et renaissante, figure sensible, charnelle de l'AÏon infini! Ou mieux encore, Aphrodite, telle que la chante Sappho, l'éternelle amoureuse, l'éternellement poinçonnée de l'aiguillon du désir!

Cette beauté sauvage et indomptable je la cultive, consciemment, délibérément, non pas dans une conduite enfiévrée,- je n'en ai ni les moyens ni l'âge - mais en artiste, en poète et en philosophe. Car c'est décidé : la même figure divine commande ces faussement diverses activités. Plus que vraie, la philosophie est belle, d'une beauté sévère, mais exaltante. En quoi je retrouve la démarche si passionnée des anciens penseurs de la Grèce, toujours poètes autant que philosophes.

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