Le langage me traverse de toutes parts. Je me sens parfois devenir mot, signe, symbole, phrase musicale, ou fragment d'un poème en suspens. Je ne sais pas d'où cela me vient. Cela se met à chanter, résonne, s'amplifie et me tire vers je ne sais quelle absurde galipette mentale, d'où émergent des mots sans suite, et parfois de fulgurantes saillies. "Pensées nous viennent, pensées nous quittent" disait, je crois Pascal, étonné de la liberté, de la facétie incontrôlable des pensées. Montaigne aussi parle de ses farcissures, des gambades d'un cheval échappé. Force nous est de constater qu'un hasard capricieux, au mépris de toute raison, inspire nos imaginations, enflamme notre coeur, décourage tout contrôle. Montaigne s'y résigne sans mal, se contentant de "contreroller", de minute en minute, le flux insensé de ses associations. D'où viennent nos pensées, nos images, à quel rythme secret se range donc notre prosodie intérieure? Et pourquoi sommes nous si désarmés lorsque nous voulons retenir une idée qui fuit, ou retrouver une image qui nous a séduit? Tout coule, c'est sûr, et il est bien vain celui qui croît diriger et maîtriser sa pensée. D'autant que l'effort conscient, la volonté ne nous donnent guère d'idée intéressante, tout au plus un resuçé du connu. Toute fulguration de nouveauté vient du hasard. Kairos!

Etre pensé de l'intérieur même, voilà une humiliation cuisante pour notre prétendu libre-arbitre. Il faut se rendre à l'évidence. Nous ne pouvons diriger et maîtriser qu'une pensée déjà jaillie, à supposer qu'elle ne se soit pas immédiatement échappée. La réflexion et la contention nous seront de peu de secours. Tout au plus pouvons nous espérer introduire secondairement un peu d'ordre et d'intelligibilité dans le fatras de nos associations immédiates. C'est ainsi que fait le poète : il organise tant bien que mal ce que la Muse, ou le Daïmon lui ont gracieusement offert.

La "folle du logis" nous tient et nous excède. Ce n'est pas seulement l'imagination qui est en cause, mais le langage lui-même, dans cette impuisssance à en déterminer les marques et les limites. Subtile possesion, qui m'évoque Schumann, habité jusqu'à la nausée par la musique, et tenté de se jeter dans le Rhin pour fuir la sorcellerie sonore. Diable, je n'en suis pas là, mais être poète c'est prêter le flanc à une diablerie, souvent exaltante, mais qui se paie aussi en extrême fatigue.

En cette laboration perpétuelle on peut voir une confirmation du mot de Lacan : "L'inconscient est structuré comme un langage" si on veut bien considérer que "ça parle" et même très abondamment, et qu'ici le clivage entre conscient et inconscient est de peu d'importance. Que ça parle depuis l'inconsient est assez évident, et même de la Faille, plus assurément encore. J'aime mieux suivre ici la grande tradition grecque qui place le Logos à l'orée de la manifestation, qu'elle soir cosmique ou noétique. 'Le logos est commun à tous". C'est lui qu'il faut poser à la source du phénomène humain, de la culture si l'on veut, mais plus radicalement encore à l'orée de tout ce qui se structure à partir du Khaos originel. C'est le Khaos qui fait naître toutes choses, mais les choses se déploient selon la loi du Logos. En physique moderne on dira : égalité de la matière, de l'énergie et de l'information, selon des procédures qui nous échappent encore en grande partie. Mais les Grecs ont pensé cela dans l'éblouissement d'une intuition inégalée.

Le poète est le réceptacle de cette énergie informative, plastique et créative. Du moins peut-il tenter de se hisser au niveau de cette exigence. De ce qui parle en lui il peut faire oeuvre. Et cette oeuvre parlera indéfiniment. Le philosophe, son cousin en Logos, se doit, comme lui, d'accueillir (legein égale dire et cueillir), la mane céleste, pour la transformer, la pétrir en concepts, et au delà, en intuition verbale. Relire Hölderlin :

" Pourtant nous appartient à nous, parmi les orages du dieu

O poètes! de nous dresser tête nue,

Et le rayon du père, lui même, de notre propre main,

Le saisir, et envelopé

Dans le chant, de tendre le don du ciel au peuple".

   L'originaire,  c'est Khaos, la Faille, la Femelle Obscure. C'est lui la source, et l'Archè, et l'Abîme, insondable lieu de la Vérité. Mais tout ce qui se déploie, s'ordonne, se manifeste comme forme ou comme signe, c'est l'oeuvre du Logos. "Le dieu qui est à Delphes ne montre ni ne cache, il fait signe". Et doublement, lui le dieu oblique : vers le devenir infini de la manifestation, ce jeu enfantin et royal du devenir, - et vers la source obscure d'où naissent et la Nuit et le Jour.