Deux énigmes grandioses résonnent du fond de notre histoire oubliée :

"La nature aime à se cacher"  Héraclite

La vérité est dans l'abîme"  Démocrite.

A suivre la pente héraclitéenne on ne peut se déprendre d'un premier étonnement. La nature n'est-elle pas, comme le dit Marcel Conche dans les Essais sur Homère, l'"Evidente", celle qui se donne de toutes parts à voir, entendre, savourer, admirer et redouter? Nuages et soleil, terre, forêts et fleurs, rivières et plaines, quoi de plus évident, de plus présent? Et pourtant...

Démocrite dit simplement que la vérité est dans une profondeur, ou à une distance inaccessibles. Nous construisons nos représentations mythiques ou savantes pour "convenir" à défaut de savoir. Le vieil Abdéritain n'était pas dupe. On en fait un inventeur de la physique, ce qui n'est pas faux, mais lui n'était pas le jouet de ses imaginations. De ses propres hypothèses il ne fait pas religion. L'Antiquité lui attribuait une incorrigible disposition sceptique, voir son famaux rire inextinguible, volontiers féroce et torpilleur, qui en dit long sur l'estime où il tenait ses contemporains. Va pour l'abîme. Mais quel abîme, quand tout est tourbillon, -et abîme? Cet abîme-là nous ne sommes pas près de le combler.

Il me plaît de penser la Physis comme l'Immense, l'Immesurable, l'Inconditionnée. Je sais bien que nos sciences s'échinent à réduire l'énigme. Mais l'énigme est irréductible. Dans les propos de nos deux sages on peut percevoir un écho de la sagesse d'Apollon, le dieu qui parle par oracles, sans jamais donner la clé. Il parle à partir de l'originaire, et fait signe vers l'originaire. Entre les deux extrêmes également inconnaissables nous tàtonnons, trébuchons et prenons pour vrai ce qui nous plaît, et pour faux ce qui nous déplaît. Pour nous tout le savoir se ramène  à la saveur.

Vérité se dit, en grec, Alètheia, le non-voilé, le non-oublié. Non pas le savoir, ou la science, mais cette maigre aptitude à ne pas tout cacher, tout voiler et tout oublier. Quelque chose émerge du fond de l'abîme, quelque chose qui n'est pas rien, mais qui n'est certainement pas le tout. D'où le destin de la Poiésis, nécessaire et indéracinable.