Faisons crédit à Freud lorsqu'il déclare que la religion - telle qu'il la définit - est la névrose collective de l'humanité croupissant sous le complexe d'Oedipe. Aussi, par souci de clarté, ne parlerai-je plus de religion ni de sentiment religieux. Ce que je vise dans mes articles est au fond tout autre chose, pour laquelle ces termes ne conviennent en aucune manière. Parlons plutôt de sentiment cosmique, ou de conscience de l'Apeiron.

Les Grecs hésitent entre deux conceptions de la nature. L'une, traditionnelle, enracinée dans la tradition millénaire, veut que le Tout soit un grand Sphaïros plein, majestueux et total qui englobe dans son orbe la totalité des choses, selon une logique et une hiérarchie de la plénitude. Le vide est chassé au dehors. Ce sera la conception de Parménide, et plus tard des Stoïciens. Inutime de préciser que dans ce modèle on a affaire à une théophanie, que ce cosmos est ordonné et divin, et qu'il finira par se confondre avec Dieu, ou la Providence stoïcienne. La sagesse est de se soumettre à cet ordre nécessaire et parfait : sustine et abstine.

Mais il exista très tôt une autre conception de la nature. Loin d'être un cosmos harmonieux, fini et parfait, l'univers sera pensé par les premiers philosophes de Milet, dont Anaximandre au premier chef, comme une immensité sans limites assignables. Si le cosmos est règlé, harmonieux et sensé, l'Apeiron - le sans-limite, l'Illimité - est en toute rigueur une quantité indéfinissable, ni en contenu, ni en forme, ni en origine ni en fin. Cela donnera plus tard l'univers tourbillonnaire de Démocrite, puis l'univers infini d'Epicure. Enfin Lucrèce parlera plus justement encore de "somme de toutes les sommes" expression qui a le mérite de pulvériser la notion même d'univers, de monde organisé, d'unité ordonnée : "de la nature des choses" sera à entendre non comme un discours sur la nature (Peri Physeos) mais sur les choses dans leur surgissement, leur développement et leur décomposition. A y bien réfléchir il n' a même plus de nature chez Lucrèce, mais un ensemble hétéroclite, une somme de phénomènes disparates, naissants et évanescents, sans liaison durable, sans permanence, sans signification et sans finalité. Seul le contrat dessine une sphère limitée, éphémère de relations naturelles (foedra naturai) ou sociales (foedera veneris). Jamais on n' ira aussi loin dans la démystification du cosmos ordonné, de l'intellignce divine et de la suposée Providence. Le dieu hasard a ruiné à jamais l'édifice religieux de la métaphysique.

A partir de là il devient quasi impossible de parler encore de nature sans retomber dans les vieilles lunes de l'idéalisme. Pour ma part je ne parle ni de cosmos, ni de nature, mais parfois de "physis" pour renvoyer à la conception grecque traditionnelle. En fait il faudrait dire comme Anaximandre : l'Apeiron, le sans-limites, ou comme Lucrèce, la grande somme. J'ai opté pour le mot : l'Immense, qui signifie sans mesure (mensuration), et par là se rapproche le moins mal de apeiron : sans limites. Démocrite dit plus simplement : le Tout. Il faudrait donner plutôt un pluriel : ta panta, "toutes les choses"". De la sorte l'unité n'est pas restaurée par la langue, et le concept est absolument pur. "Ta panta", toutes les choses, sans exception, sans exclusion, sans jugement, sans valeur, sans ordre ni finalité. Ou encore comme Pyrrhon : "Ta pragamata" : les affaires, et surtout pas , comme fait Heidegger, "Ta onta" :  les étants. Car il est bien vain de faire un tel travail de ratissage conceptuel si c'est pour réintroduire l'Etre par la bande, sous les espèces de ces fumeux "étants", terme qui ne signifie strictement rien si ce n'est une pétition de principe.

Et pourquoi, direz-vous, ces querelles d'apothicaires? L'enjeu est des plus graves. Tant qu'on réfléchira en termes d'opposition entre nature et culture on risque fort de tourner en rond. Où s'arrête la nature, où commence la culture? Quel est le rapport entre ces deux mondes etc. Mais si je renonce à penser une nature une, immuable, ordonnée et close sur elle-même, je n'aurai pas à m'échiner pour trouver un indice décisif du culturel. La nature est culture et la culture nature. Je veux dire qu'il n' y a qu'un seul univers, avec des degrés de réalité divers et variés, incommensurables, vraisemblablement "illimités" comme l'Apeiron lui-même. En d'autres termes, cessons de nous focaliser sur la prétendue singularité humaine, qui n'est qu'une singularité parmi d'autres. Or comme nous n'avons aucun moyen de comparaison ni de critère (cf Pyrrhon), comme nous sommes juges et partie et qu'il n' y a nul dehors pour nous départager, il nous reste tout simplement la docte ignorance, et quant à la définition de l'homme, et quant aux valeurs (non-valeurs) respectives des divers ordres de réalité.

Voilà une page qui égaierait Montaigne s'il était encore parmi nous. Diable, ce que cet homme peut nous manquer! Il n'en est pas dix comme lui dans toute la tradition philosophique. Aussi avant de nous affirmer écologistes commençons par épurer nos concepts - et nos têtes! GK