On aurait grand tort de négliger le MYTHOS, cette forme dite archaïque de pensée, telle qu'elle nous est accessible dans les textes d'Homère, d'Hésiode ou de Sappho, chez qui résonne encore la voix des anciennes paroles divines, et dans la tragédie, toute pétrie de récits mythiques. Il est trop facile de sourire de ces constructions mentales irrationnelles, embrouillées et répétitives en quoi se délectaient les hommes de l'âge de bronze. La tradition philosophique oppose résolument LOGOS à MYTHOS, et prétend de Logos seul tirer l'essence de la philosophie naissante. C'est un discours convenu et facile qui fait démarrer la pensée proprement dite avec Thalès et Anaximandre, rejetant toutes les conceptions antérieures dans les ténèbres du Tartare philosophique. On dirait, à suivre cette tradition universitaire unaniment consacrée, que la philosophie tombe pour ainsi dire du ciel, à moins qu'elle ne se soit extraite, comme Athéna florissante de force et de beauté, de la cuisse ou de la tête de Zeus! Processus éminemment idéaliste, qui fait sans vergogne l'impasse sur le fond(s) originel et originaire de la culture grecque, laquelle s'exprime  avec une vigueur troublante dans le foisonnement du mythe.

C'est oublier surtout qu'avant de désigner ce que nous appelons avec une certaine condescendance le "mythe" et la "mythologie" ce terme de MYTHOS signifie originellement : parole, discours, récit. Aucun doute que pour les poètes qui le nomment et le fixent dans leurs récits, MYTHOS est l'expression de la Vérité : ALETHEIA. La fonction du poète est fondatrice, c'est lui qui connaît la geste divine, les origines et les tables de transmission, c'est lui qui nomme, et en nommant il confère à nouveau l'existence, la présentifie et la justifie à l'infini. Nommer c'est recréer, faire voir, assigner souverainement les places et les fonctions, les rôles et les lots, comme fit Zeus jadis, en ces temps fabuleux de la constitution d'un Kosmos ordonné. Le poète est le gardien de la vérité, le maître de vérité. Ce qu'il dit fait autorité, fonde et refonde sans trêve l'ordre sensé du monde, le catalogue des dieux et des monstres, des génies et des héros. En lui la culture se régénère à l'infini, comme nous ponvons l'induire de la transmission séculaire et fidèle des récits fondateurs. A l'époque classique encore, il faut le rappeler avec force, tout jeune Grec est initié à la parole d'Homère, connaît les exploits d'Achille "aux pieds légers", les ruses d'Ulysse l'industrieux, les charmes irrésistibles d'Aphrodite et le pouvoir olympien des dieux. Cet univers n'est nullement détruit dans les spéculations philosophiques des Héraclite, Empédocle, Pindare, Pythagore ; et chez Platon encore nous sentons vibrer la corde traditionnelle, jusque dans les théorisations les plus "rationnelles". J'estime qu'on ne peut rien saisir de l'esprit de la Grèce si l'on se cantonne dans les écrits tardifs des philosophes. Ce serait là une plante sans racine. La racine, l'inépuisable, la nécessaire, la fécondante est dans MYTHOS.

Ce que je retiens, quant à moi, de mes lectures, fort incomplètes par ailleurs, des anciens poètes et sages de la Grèce archaïque c'est le sens extrêmement aigu du tragique. La belle culture classique plus tardive s'édifie en fait sur un fond de terreur, d'épouvante et de démesure dont les accents les plus cuisants sont perceptibles à chaque page d'Hésiode. A vrai dire, chez Homère, malgré la sauvagerie et la cruauté invraisemblable des affrontements guerriers, on sent poindre une sorte de pacification : les dieux sont capricieux, volages, adultères, jaloux et querelleurs à l'envi ; les hommes se comportent presque tous comme des sauvages, mais de-ci de-là apparaît une douceur, une harmonie, une sorte de trêve printanière, et partout la grâce de l'inspiration, l'extrême délicatesse de l'expression et du rythme. Ces belles pages d'humanité font entrevoir une beauté et un équilibre merveilleux. Déjà Homère, et surtout celui de l'Odyssée, se range sous les auspices du dieu Apollon, qui d'un Archer mortifère et frénétique se mue progressivement en dieu de la Musique. Le doux chant des Muses ne se cantonne pas seulement à évoquer la gloire immortelle des Héros, mais aussi la douceur du foyer, l'amour de l'épouse pour Hector qui va mourir au combat, le deuil d'un vieux père privé de son fils, et partout la belle nature, le caractère "divin" des éléments, le foisonnement de la vie animale et instinctive sous le regard de l'"Aurore aiux doigts de rose". Et quelle beauté dans l'évocation du royaume paisible d'Alkinoos, de la jouvence enamourée de Naisicâa, et dans les amours turbulentes des dieux et des déesses! Hölderlin avait raison : l'art d'Homère n'est plus exclusivement "oriental" et "aorgique" : le fond primitif s'estompe progressivement, se sublime dans l'art de la "présentation appolinienne". D'une certaine manière, et contre l'évidence historique, Homère est philosophiquement et poétiquement plus tardif qu'Hésiode.

Pour saisir, tenter de saisir la vérité du Mythos fondamental c'est Hésiode qu'il faut lire. Et c'est très difficile tant nous sommes, nous modernes, conditionnés par les exigences d'une logique binaire, d'une rationalité "cartésienne", au point de méconnaître et de rater l'essentiel. En fait c'est en poète plus qu'en philosophe qu'il faut lire Hésiode. Et retrouver dans notre propre inconscient les traces d'un âge qui fut, et qui, pour chaque homme venant au jour, ne cesse de refleurir dans les limbes convulsives de sa psyché.

C'est l'Erèbe, la Ténèbre première qui fonde le monde. Toute culture s'édifie, et dans le monde grec c'est d'une évidence aveuglante, sur les glacis de la Grande Nuit, s'extirpe laborieusement de la béance première, de la barbarie et de la violence pour s'édifier pierre à pierre dans le temple des dieux et dans le Dict du poète. De Mythos c'est cela qu'il faut tenter de comprendre.