Sidération : état d'anéantissemnt subit produit par certaines maladies qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l'éclair ou de la foudre, comme l'apoplexie ; état autrefois attribué à l'influence malfaisante des astres : siderationem, de sidus, astre (Littré). En psychologie  la sidération définit un brusque arrêt de toutes les fonctions psychiques perceptives, chute dans la pétrification émotionnelle. La sidération est consécutive à une effraction soudaine, imprévisible d'un objet ou d'une situation qui plonge le sujet dans une sorte de coma éveillé, une déroute du moi débordé de toutes parts par des affects ingérables. Cela fait songer à l'état de panique, à l'accident grave, à l'irruption de contenus inconscients, au coup de foudre, à la catatonie. Quelque chose d'immaîtrisable a fait basculer le sujet dans un registre "passionnel", voire "pathologique", où le corps lui-même semble plongé dans une espèce de délire psychotique. Cette expérience s'accompagne souvent de phénomènes de déréalisation, ou de dépersonnalisation. Plutôt que d'effraction sexuelle au sens strict il s'agirait de l'irruption d'un réel traumatique. Quoi qu'il en soit, c'est la représentation ordinaire du monde qui vole en éclats, d'où les images de la foudre, de l'éclair, de l'action des astres, du "dés-astre".

Mallarmé : "chu d'un désastre obscur". C'est bien une chute, un dés-astre, une chute depuis les astres, ou pire encore, la chute de l'astre. "L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux". Je dirais plutôt l' illusion d'être un dieu qui, tel Icare, fait la chute définitive dans le néant.

Sidus : l'astre. D'où : sidéral. Sidération. Mais alors que penser de cette étymologie, vraie ou fausse, qui fait dériver "désir" de "de-siderare, de-siderium, d'une chute de l'astre? Le désir est-il cette espérience d'une dériliction fondamentale qui nous chasse d'un statut céleste de complétude, quasi divin, ou de l'Eternité de l'Aïon, pour nous précipiter dans le temps très ordinaire et prosaïque du Chronos?

C'est là bien sûr un version idéaliste que je ne partage en rien. Vieilles lunes de la métaphysique platonicienne. Nostalgie de la divinité perdue. Ah ce cher Lamartine, que nul ne lit plus!

Cela dit, il faut bien reconnaître que dans l'extrême du désir il est une dimension de désastre, mais purement psychique, lorsque surgit l'Ombre fantastique, brisant toutes les attaches. Phèdre tétanisée par le désir interdit, et qui se défend becs et ongles contre le transport du coeur, et qui s'affole, et qui gémit, et qui se déchire à la vue du bien-aimé, du haï : "je te haine de t'aimer contre toute raison".

Retour sur le coup de foudre : on croit que c'est l'autre, en face de nous, cette image renversante qui nous renverse, mais de fait c'est plutôt l'image fantasmatique en nous même qui se mire  dans l'image de l'autre, produisant une sorte de placage inconscient, de superposition catastrophique : quand le fantasme est actualisé dans la réalite on peut s'attendre à tout, panique, effondrement, angoisse extrême, coup de lune, déréalisation, et délire même, c'est selon. Voire le texte de Freud : "Délire et rêve dans la Gradiva de Jensen". Quand on est hanté jusqu'à l'obsession par l'image de la beauté d'Aphrodite, nul doute qu'on croit voir Aphrodite en personne en rencontrant inopinément telle jeune fille, bien vivante, dans les ruines de Pompeï!

On parle bien mal du désir dans nos magazines et nos feuilles de chou. Banalisation, applatissage, médiocrité. On ramène toute l'affaire à quelque accointance de passage, à quelque titillement d'hormones. C'est méconnaître complètement le caractère tragique de l'existence. Il est entre la réalité et le désir une telle brêche, une telle non-convenance de statut, que bien souvent le sujet fuit, épouvanté, par ce qu'exigerait une poursuite du désir. Aussi, taillé à la banalité commune, ne nous étonnons pas que le désir s'enlise dans les marécages de l'ennui. Ainsi, croyant vivre, nous ne faisons que dévivre.