Qu'est ce qu'un coup de foudre? C'est d'abord un coup, et l'on ne prend pas garde, en général, à cette occurrence. Coup de pied, coup de lune, coup de blues, coup de barre...un coup avant toute autre chose, qui suspend la temporalité, qui étonne, bouleverse, renverse, frappe et tétanise, électrise, plonge dans la stupeur, coupe en deux, ravit, étonne et émerveille. Et puis voici la foudre, coup de foudre, à croire que Zeus en personne a lancé le feu du ciel, ou Apollon qui de ses traits perfides nous aurait stupéfié, ou Eros, ou Aphrodite encore, comme dans les sublimes poèmes de Sappho, suspendue soudain dans les larmes, l'enchantement, la nausée et le mal d'amour.

Mais de quoi s'agit-il, au delà ou en deça du discours mythologique? Quel est ce coup, et quelle est cette foudre? Et d'où peut-il bien venir, s'il est entendu que rien ne semble préparer cette ad-venue hors-norme, absolument singulière et incompréhensible? Le Tout-Autre fait irruption dans la sphère du familier, de l'ordinaire, du convenu et du "normal", avec sa charge renversante d'émoi, de terreur et de nouveauté radicale. D'autant que cette expérience n'est pas forcément plaisante. Le plaisir est dans l'orbe du moi, or ce qui surgit ici débousssole totalement le moi, le renverse et le déborde de toutes parts. Dans l'affolement de l'extrême le sujet est livré à la déroute de toutes ses certitudes, de ses repères et de ses valeurs. Il se découvre soudain Autre, à lui-même étranger, étrange et désidentifié : "je est un autre".

Il est totalement évident que l'inconsient vient de faire sauter les barrages de la censure, précipitant le sujet dans la sphère d'une autre époque de sa vie, alors que se formaiant ses premiers attachements, ses premières images érotiques fondamentales, qu'il avait refoulés par la suite, s'échinant tant bien que mal à rejoindre la norme sociale et conventionnelle, renonçant pour un temps indéterminé à vivre la folie exaltante du désir. Mais le refoulé refait surface, et lance ses vagues écumantes à l'assaut de la digue, et tout menace de sombrer dans cet ouragan titanesque. Dans l'affolement le sujet se retrouve face à face avec son fantasme : "A nouveau vous voici, ombres chancelantes/ Qui jadis se présentaient à mon trouble regard" (Goethe : Faust, Dédicace, vers 1 et 2)

D'où le caractère paradoxal du coup de foudre : ce que je vis m'est totalement étranger, et parfaitement familier. Je reconnais les "ombres chancelantes" car ce sont les ombres de ma vie intime, les démons de mon passé, les figures étranges de mon désir et de mon renoncement. Angoisse spécifique du "unheimlich" : fa milier/non-familier. Comme lorsque l'on regarde une image dans le miroir et que soudain, dans une sorte d'effroi, on se reconnaît. "Ainsi cela c'est moi!" Le décalage temporel entre la perception neutre et la reconnaissance a posteriori fait vaciller notre image intérieure, soudain confrontée à l'image spéculaire, en qui je ne me reconnais pas tout de suite, et qui me jette dans une sorte de désarroi. Mais qui suis-je donc, au bout du compte?

L'autre en moi, c'est encore moi. Et que ferai-je de ce moi perturbateur, de ce daïmon, de cette"ombre" pour parler comme Jung? Car il bien évident que sa séduction est pour le moins dangereuse. Et pourtant! Comment refouler à nouveau, maintenant que l'ombre se révèle à moi dans sa troublante clarté?

Moment dialectique : il faut à la fois conserver et dépasser. A moins que le sujet décide, toutes affaires cessantes, à se précipiter dans la fournaise. Ce choix en vaut un autre, et nul n'est fondé à le critiquer. Qui n'a rêvé de se laisser totalement emporter, brûler par la passion, pour vivre enfin d'une vie lumineuse, entière, daïmonique, et jusque sur le bûcher s'il le faut? On peut aussi couper court, se détourner, s'enfuir... Mais qui nous certifiera l'oubli heureux, et la délivrance? Enfin, on peut composer, intégrer, sublimer. Le daimon n'est-il pas avant tout le génie intérieur, le conseiller, le confident, et le perturbateur aussi, le trouble-fête, l'ami-ennemi qui nous tarabuste, nous tire en arrière, et nous tire en avant. Voyez l'artiste : que serait-il sans son daïmon?

Il y a une vérité indiscutable du coup de foudre. Vérité, dureté du coup. Mais l'image qui surgit, en soi-même n'est ni vraie ni fausse. Redoutable plutôt, aves toutes les séductions de l'impossible. Et avec les chances d'un renouveau. Ambiguité du daïmon, ambiguité du dieu. A nous de déterminer le sens.