Il n'est plus guère intéresant de faire aujourd'hui le procès de la psychanalyse. Trop d'échecs, de dépressions récurrentes en signent la relative déconvenue. Il est loin le temps où Freud et ses disciples pensaient revolutionner  la conscience collective, et générer d'authentiques guérisons. Sans doute la psychanalyse n'est-elle pas vraiment une thérapie. Plutôt une exploration. Voire un chemin de connaissance.

Dans un ouvrage important Serge Leclaire se proposait de "démasquer le réel". Qu'est-ce à dire? Par delà la déconstruction de ses représentations figées dans la répétition ou le symptôme, l'analysant était invité à vivre ce moment extatique où, renonçant enfin à ses constructions mentales défensives, il ferait l'expérience, dans une inévitable angoisse, voire dans l'effroi, d'une dimension tout-autre, hors champ du connu :  de ce qui se dérobe à toute saisie, à tout imaginaire, et à tout symbolique, comme fondement ultime de son "être". - par delà le "désêtre" qu'il est amené à traverser. La destitution subjective ménerait à cela, à cette brêche, avec laquelle dorénavant il faudrait compter, et qui ouvrirait à un tout autre positionnement subjectif.

Cela implique évidemment une traversée du fantasme. Mais qu'est-ce que le fantasme sinon une élaboration inconsciente d'images, d'émotions et de positions qui nous donne une sorte de réponse à priori, une gamme plus ou moins étendue de solutions toutes faites, qui se déroulent  automatiquement face à un problème, une question, une difficulté. Le fantasme serait une sorte de voile, de tissu élastique destiné à recouvrir le non-être, le vide originel, le trou dans la structure, le réel en somme. Un habit de confection valable pour toutes les occasions de la vie. Mais qui a évidemmlent ses limites, plus ou moins étriquées, et qui peut se révéler totalement inefficace dans une situation absolument inconnue. Alors le sujet, privé de boussole, se met à errer, et parfois il craque, d'un coup. C'est le fantasme qui fait en dernier ressort la "singularité" propre d'un sujet. On comprend dès lors que de toucher à cette struture fondamentale peut produire tantôt les pires catastrophes ( effondrement subjectif) et tantôt une réorganisation révolutionnaire de la psychè.

C'est dire qu'une analyse authentique ne va pas sans risque. Certains patients, subodorant le péril, s'enfuient dans une fausse guérison, ou plus simplement prennent le poudre d'escampette. D'autres s'accrochent, poussés sans doute par un invincible désir de savoir, à moins que ce soit par masochisme! Quelques uns en réchappent, d'autres s'écroulent. C'est dire combien la position de l'analyste est décisive, et sa compétence indispensable. Mais cela se fait à deux, et l'analysant y a évidemment sa part.

Qiuant à moi je n'encouragerait personne, en tout cas au delà des premières séances qui peuvent produire quelquefois une rémission des symptômes les plus gênants. Au delà commence un travail digne d'Héraklès qui me semble plus périlleux que prometteur. Dans bien des cas une thérapie brève peut suffire à soulager la douleur et à réouvrir le champ du possible.

Dans le bouddhisme Chan le maître multiplie à plaisir les épreuves préalables comme s'il voulait décourager le disciple trop zêlé : attente interminable devant les portes du monastère, corvées de cuisine et de latrines, interdiction de pratiquer la médiation assise, voire insultes et coups de bâton. Il faut un courage et une volonté de fer pour être enfin digne de recevoir les Enseignements! Pas de vain prosélytisme, mais au contraire un système drastique de sélection. Chez nous, dans un esprit assez voisin, Lacan déclara un jour que la psychanalyse "ça n'était pas pour la canaille!"

Que conclure de tout cela? Que l'accès au réel est une aventure. Que nos représentations sont ordonnées au plus profond par un fantasme inconscient à la fois protecteur et extrêmemnt limitatif. Que ce fantasme recouvre une brêche, et que par cette brêche fait irruption le réel. Que le sujet est troué mais qu'il n'en veut rien savoir. Et que ce trou, une fois reconnu, nous contraint à une réorganisation psychique, où nous cessons de projeter sans fin le Moi sur le monde, à la manière d'une toile d'araignée. Qu'après cette épreuve décisive de percée, le moi sera une sorte d'arborescence, composé original et baroque de feuilles, de branches, de trous d'air, par où miroite le soleil. Au monolithisme du moi normopathique s'opposera à jamais la texture infiniment souple et mobile d'un sujet ouvert, réceptif et fluent.

L'aventure en vaut elle la chandelle? A chacun de voir. Ce qui est sûr c'est que les chemins de la connaissance sont ladres et arides. Mais que nous importent les idéologies de la facilité, de la mollesse et de la veulerie publique? Rappelons ici l'ironie amère de Diogène le Chien face à Platon : "A quoi bon une philosophie qui ne dérange personne?".