Le "myste" qui s'engage dans les arcanes de la révélation des "Mystères", par exemple à Eleusis, fait voeu de silence éternel : rien de ce qu'il aura vu, entendu, éprouvé, ne doit filtrer au dehors, ni en parole ni par écrit. Ce voeu est absolu. Le Sacré doit être protégé de la profanation. C'est pourquoi nous ne savons presque rien des pratiques et des enseignements ésotériques de la Grèce ancienne. Plus profondément, on peut estimer que le silence est plus qu'une protection légitime contre les curieux : sans doute est-il en lui-même, et par lui-même une expérience nécessaire, inévitable de la révélation. Préparé par les purgations, libations et prières, l'impétrant, placé face à la divinité, est plus que vraisemblablement saisi de la plus haute émotion, pétrifié en quelque sorte par la présence du Divin. Le silence est le signe infaillible de l'action du dieu sur l'homme, la marque de l'"enthousiasme", c'est à dire, étymologiquement, la présence du dieu en soi. Dans ce silence le myste se laisse envahir, transporter, emporter dans les sphères sublimes de la Vérité.

On pourrait distinguer silence et mutisme. Le silence comme expérience mystique, et le mutisme comme pratique sociale. Le myste silencieux se fait mutique par décision et voeu infrangible. Le mutisme scelle, par contrat, la relation de l'homme et du dieu, exceptant, en quelque sorte, le myste hors de la sphère commune, alors même qu'il continue par ailleurs de partager le sort de ses semblables. Mais il est en lui une certitude qui ne se négocie pas, hors commerce pourrait-on dire, lieu intime de la vérité expérientielle et sapientielle.

Cette conception antique de la sagesse mystique nous est évidemment fort étrangère. Nous ne croyons plus aux dieux anciens, ni à cet échange règlé et sacré des hommes et des dieux. Pour autant, il serait assez naîf, voire mensonger de croire qu'il n'existe aucune correspondance possible entre ces anciennes conceptions et notre présente relation au réel. Nous sommes malheureusement aveuglés par la pensée rationaliste, technico-scientifique, et nous avons tendance à rejeter toute expérience et intuition qui n'entre pas dans le schème général du développement rationnel. Une part considérable de notre expérience psychique et métaphysique se voit dès lors exclue du champ de la connaisance et de la pratique.

Quant à moi je me demande comment on peut penser aujourd'hui l'expérience mystique en la dépouillant de toute référence religieuse, de toute idéologie mystérique, de tout culte et de toute croyance. Pour y parvenir il faut, par delà le dépouillement préalable, se laisser guider par une vision non-intellectuelle, non-conceptuelle du réel. Il faut bien comprendre que toutes nos constructions langagières, scientifiques et autres ne sont que des représentations fondés sur des modèles tantôt conscients comme dans les sciences, tantôt inconscients comme dans le langage courant qui conditionne notre vision du monde. Le doigt qui désigne la lune n'est pas la lune, la carte routière n'est pas le paysage. Toute pensée de la "réalité" est structurée par un insu fondatif, qui délimite la perception, la différencie, la rend à la fois possible et partiale. Déjà Démocrite disait fortement que nos représentations ne sont que conventions, et que "la vérité est dans l'abîme". Cet abime est moins géologique que mental : la perception est reconstruction des apparences, que nous ployons de force à nos schémas de pensée.

Il en résulte, ou plutôt il devrait en résulter une extrême modestie : "Nous n'avons aucune communication à l'être" disait Montaigne. Que cela ne nous empêche pas de construire nos modèles théoriques s'il ont une efficacité pratique, - encore faut-il voire laquelle - mais ne croyons pas un instant que les choses sont comme nous les voyons et les pensons. D'où une attitude double : un savoir rationnel, qui n'est qu'une élaboration subjective de la "réalité" -et une suspension radicale de toute affirmation et négation sur le "réel". Et surtout ne confondons pas réalité et réel! Représentation et réel! Le réel, en première lecture, c'est ce qui échappe par essence à toute représentation.

Que cela soit confondant pour la raison conquérante c'est peu dire! Le réel c'est le scandale en acte! Et le scandale c'est ce qui fait buter, la pierre d'achoppement, l'obstacle insurmontable, la cause de chute, l'abîme. Hésiode disait que toutes les choses étaient nées de Khaos. Eh bien Khaos est toujours là, tapi au coeur de toute chose, principe de naissance et de destruction, mouvement éternel de la vaste nature.

En conséquence, si la mystique traditionnelle est bien morte, nous autres post-modernes nous pouvons expérimenter une nouvelle forme de "mystique", celle de l'expérience fondatrice et indépassable de la Faille, de la Brêche, de l'Abime, par où nous avons pressentiment du Non-représentable, plus vrai que toute théorie. Au silence du myste on pourra opposer l'aphasie volontaire du métaphysicien qui ne peut rien en dire, s'il est entendu que toute parole n'est qu'approximation ou duperie, mais qui, à l'image de l'Apollon de Delphes, ne cache ni ne montre, mais fait signe.

Artistes et philosophes, notre fonction présente, notre rôle et notre joie, c'est de faire signe, par delà tous les mots, vers l'horizon de ce qui nous échappe et qui pourtant nous enserre et nous traverse de toutes parts.

            PS : je me permets de renvoyer le lecteur désireux d'approfondir la question de l'aphasie à mon ouvrage édité sur ce blog : catégorie ; édition 3 : "Philosophie de la non pensée." J' y examine notamment les limites du langage et de la connaissance, et conséquemment l'"effroi" du réel.