Bord, bordure... Au bord de l'abîme, où, depuis le Dit de Démocrite, gît la Vérité. Sur la crête, avec, derrière nous, la tourbe empressée des opinions, intérêts, passions de conquête, obsessions financières, luttes de pouvoir et d'influence. "La grande misère". Passion et représentation. La vie ordinaire, confuse, gérée par l'illusion. Rien n' y fait. On peut amender de ci de là, on ne peut rien changer. "Malheur banal" disait Freud. Et c'est encore une illusion, du second degré, de croire qu'on délogera l'illusion. Pour cela il faudrait que l'homme cesse d'être ce qu'il est.

Et devant nous le fond sans fond. Nous voici donc sur la crête, en déséquilibre, un pied en avant, un pied en arrière, la tête vacillante, les yeux embués de vent et de frimas.

Montaigne avait inventé une étrange image, d'un philosophe suspendu sur une planche qui branlait dans le vide. Et que fait notre homme nourri de penseurs divers et variés? Il tremble comme le premier venu, humble soudain, revenu de toutes ses certitudes de livres, effaré de crainte et de tremblements. J'aime assez cette image en qui je reconnais volontiers une complexion toute mienne, n'étant pas de nature porté à braver les altitudes et les profondeurs. Comme les latins en leur langue, je reconnais sans effort que "altus" puisse désigner aussi bien le plus haut et le plus profond : dans le vertige toutes les extrémités s'égalisent, tout ce qui dé-borde est également source de terreur. Et pourtant c'est bien à cette expérience-là qu'il faut s'en remettre.

Je me demande souvent : mais quelle est donc cette limite, cette borne invisible, cette butée qui se dresse devant moi, comme une fière montagne inaccessible? Mais avec cette bordure-là on peut transiger. Autrement inquiétante est l'ouverture béante du vide, cette faille dans le plein de la terre, ce trou où le regard se perd, ce hiatus, ce "Khaos" où s'épuisent et se confondent toutes nos représentations. Ceci est la frontière de l'intellect, le nec plus ultra de la pensée, la débâcle de la spéculation. Depuis ici, de ce faible promontoire qui surplombe l'abîme, je ne sais plus rien, et, tenté par la chute, je ne sais que ceci : si j'avance je meurs. Je note simplement cette étrange hésitation en moi : avancer ou reculer, comme si dans l'exténuation même de mon être dans la chute il y avait je ne sais quel attrait, ou morbide ou divin. Titanesque sans doute, dans cette confrontation incongrue à ce qui n' a plus ni bord, ni fond, ni sens. Tout ou rien. On peut préférer le rien. Tentation d'Empédocle sur le bord du cratère. Mourir pour tout savoir. Mais qui saura ce qu'il sait, s'il est mort?

Gilles Deleuze avait décrit trois images du philosophe : l'amoureux des hauteurs (Platon), de la profondeur (Empédocle) et de la surface, dont il déclare par ailleurs qu'elle est plus profonde que toute profondeur. Je vote pour la surface. Mais la surface n'est pas égale, isomorphe, plane, régulière, euclidienne. Voici les glaciers béants et craquelant, et bêlant tels des Titans du fond des couches amoncelées. Et puis voici la surface trompeuse de la mer, avec ses requins, ses colossales cavernes invisitables, ses pièges et ses attraits fallacieux. Chant des Sirènes furie de Poseidon. Et puis voici les couches géologiques, les effractions, les convulsions volcaniques, les puits imprévisisbles où se perd le montagnard imprudent. Plane, la surface est un leurre. Brisée, une menace. Toujours incertaine et douteuse. Le philosophe de la surface n'est pas plus à l'abri que ses congénères amoureux des Olympes et des Cavernes.

J'aimerais ajouter à cette liste l'image du Border-Philosophe. C'est celui qui prend acte de la brisure universelle de la surface, des ruptures imprévisibles, des craquelures de la couche terrestre, des fausses planitudes de l'océan, lui que les Grecs appellaient l'"Ebranleur du sol"! (Homère). Non il n'est pas de plaine tranquille et sereine, de bonace durable, de paix marine et continentale! Le Border-philosophe est un familier de la rupture. Il en voit les signes et les marques en tout domaine. En politique bien sûr, dans le tumulte et les déflagrations, dans la morale, toujours brisée par la contradiction, et dans l'âme bien sûr, déchirée sans fin entre des polarités inconciliables. Le plan horizontal est un cas particulier de la déclivité. Le calme un cas particulier de l'orage, et la raison une conspiration subtile des passions.

Dans les belles pages consacrées à Bouddha on nous parle souvent du Maïtre assis sur le pic des Vautours, méditant longuement, les yeux mi-clos, le ventre et le coeur au calme, à mille lieux au dessus des plaines industrieuses. Il est sur la crête, entre deux mondes. Ne croyons pas qu'il cherche quelque improbable salut dans les altitudes célestes. Il sait bien qu'il redescendra les sentiers qui mènent à la vallée, que ses disciples l'attendent, et l'enseignement indispensable. Que non! Voilà bien longtemps qu'il a réfuté les croyances aux dieux et les rites et les sacrifices d'animaux. Il n'attend rien du Ciel. Mais il sait aussi que les hommes ne désirent guère l'Eveil, en dehors de quelques esprits, rares et précieux. Ni le Ciel, ni la Terre. Mais ici, assis sur son rocher, au bord de l'abîme, contemplant l'immensité, il est Bouddha, l'Eveillé.

C'est une image. Et peut-être pas la meilleure, trop surchargée. Plus près de nous, en nous surtout, voici les bords, les bordures, les arêtes et les abîmes. C'est d'accepter de voir cela, de contempler cela, de vivre face à cela qui nous importe. Sans doute Nietzsche avait-il raison : il n'est rien de plus profond que la surface!