Aphrodite a décidé de connaître le désir et l'amour d'un mortel (Anchise). Elle se prépare au grand jeu de la séduction. Voici le texte des Hymnes homériques, attribué à Hésiode. (vers 56 à 74, Traduction de  Jean Louis Backès légèrement modifiée, Folio). Joli morceau d'anthologie païenne:

"Un désir effroyable la saisit au plus profond

Elle alla à Chypre, elle entra dans son temple où brûlent les parfums,

A Paphos (elle y a un autel parfumé, un lieu fermé).

Elle ferma les portes qui brillent et les Grâces la baignèrent

La frottèrent d'une huile divine, l'huile des dieux immortels

Huile douce, huile d'ambroisie, huile parfumée.

Elle revêtit son corps de tous les beaux habits qu'il faut,

Elle mit des parures d'or, l'Aphrodite au sourire,

Et, délaissant Chypre la parfumée, elle vola vers Troie

Passant à toute allure là-haut au milieu des nuages."

      Et puis voici la suite, qui nous éclaire sur la puissance sempiternelle de la déesse :

"Elle parvint à l'Ida, mère des bêtes, où jaillissent les sources

Elle traversa les montagnes pour aller à l'étable. Avec elle

Se frottant à elle, marchaient des loups gris, des lions aux yeux clairs

Des ours, des panthères agiles, qui dévorent les chevreuils.

Elle les regardait, son coeur était plein de joie.

Elle jetait en eux le désir, et tous, deux par deux

Allaient faire l'amour dans les ravines pleines d'ombres."

     C'est Aphrodite qui introduit un ordre dans le chaos universel, unissant les êtres par couple de même espèce. Cette donnée est essentielle : un principe de reconnaissance du semblable/dissemblable de même espèce commande le jeu de l'amour et de la reproduction, évitant à la nature de s'égarer dans une effroyable orgie, source de monstruosité génétique, et surtout, de reproduire l'âge funeste  de la confusion universelle, évoqué dans les mythes d'origine, aux premiers temps de la Théogonie (et de la Cosmologie). Aphorodite est le principe régulateur de la génération, première loi "scientifique" qui ordonne le monde des vivants, et qui s'appliquera aux hommes comme aux animaux.

  Deux réserves sont à considérer : si le texte semble poser l'hétérosexualité comme une norme biologique nous savons aussi (Sappho, Platon et bien d'autres) qu'Aphrodite inspire tout aussi bien des amours "homosexuelles". Peut être ce mot ne convient-il pas très bien pour qualifier cet aspect bien connu-méconnu de l'Eros grec. Aphrodite fascine, sans distinction de genre, inspire les poètes et les amants - songeons ici au Phèdre de Platon - dans une "mania", une sorte de délire apparenté au délire prophétique, initiatique, dionysiaque et poétique. Le désir culbute la distinction des genres, mais non des espèces. En fait c'est la convention sociale qui règlera le jeu de l'amour, autorisant les relations érotiques les plus diverses,(homophilie, pédérastie, prostitution profane et sacrée, orgies dionysiaques etc) mais se révélant intraitable quant à la transmission du patrimoine dans le mariage. L'usage du sexe ne fait scandale que dans la mesure où il compromet la transmisssion des biens : enfants, domaine, pouvoir, fonctions sociales. Il en résultait une libéralité sexuelle que nous avons peine à concevoir, mêlée à un respect de la limite matrimoniale tout aussi difficile à concevoir. Le foyer est sacré, mais la plus grande tolérance s'observe par ailleurs, il est vrai surtout pour les hommes, là où les épouses sont relativement cloîtrées dans le gynécée.

Deuxième problème : comment expliquer ces fréquents rapports sexuels entre dieux et mortelles (Zeus est un sacré coureur!) mais aussi, comme ici, entre une déesse et un mortel? Clal semble en contradiction flagrante avec ce "partage" interminablment martelé qui sépare les deux catégories, et interdit expressément aux Mortels de rivaliser avec les Immortels - voir le destin funeste de Prométhée, Icare etc ?  Aphrodite elle-même brouille les cartes, mais recommandera fermement à son amant d'un soir, dans la fin du poème,  à taire à jamais cette aventure. Les dieux peuvent se permettre ce qui est interdit aux humains, et d'ailleurs ne s'en privent pas! Mais on peut conjecturer une autre explication : selon Pindare, s'il est bien entendu que les Mortels et les Immortels ne sont pas sur le même plan, à jamais inégaux, ils "sont nés de la même mère". Relation inégalitaire et asymétrique, mais relation dans un même Kosmos. Jeu de miroir infiniment subtil où les uns renvoient aux autres une image à la fois semblable et inversée.

Les poèmes homériques ne cessent de clamer la puissance d'Aphrodite:

"Voici quelle est, depuis toujours, la part qui lui revient

Son lot chez les hommes et les Immortels :

Les voix chuchotées des filles, le sourire et et les mensonges,

Et la très douce volupté, et les amours et les délices".

   Même puissance, et sur les dieux et sur les hommes. Les dieux sont infiniment vulnérables aux blessures du désir. Et Quand Eros apparaît dès le début, au vers 120 de la Théogonie, il est dit ceci :

"Et voici Eros le plus beau des dieux immortels

Il brise le coeur de tous les dieux, de tous les hommes

Il est plus fort que la pensée du coeur, que la sagesse des desseins".

    Comment être plus clair? Dans l'image d'Aphrodite les Grecs ont scupté plus qu'une simple déesse parmi d'autres. Ils ont saisi l'essence du Désir, dans la sexualité, la libido, l'amour et la Philia, et le Vouloir-Vivre universel,  l'éternisant dans la fulguration indicible de la Beauté.

    

Douce