Le style, c'st l'homme. Le dire spécifique d'un philosophe c'est son style. Style personnel dans la parole, style dans l'écriture. Epicure se reconnaît immédiatement à chaque phrase. Héraclite de même. Le premier est d'une souveraine clarté et concision. Le second, qualifié souvent d'Obscur, et pour de mauvaises raisons, est d'une richesse incomparable. C'est que Héraclite réussit le tour de force d'être autant poète que philosophe. Aussi n'en aurons-nous jamais fini de l'écouter. Nietzsche déclarait avec simplicité :"Héraclite est éternel" (Le Livre du Philosophe). Mais Nietzsche lui-même, et Spinoza, et Lucrèce de même.

Je ne parle pas ici du style comme simple expressivité littéraire, mais comme manifestation de la vérité. Les contenus de telle ou telle doctrine peuvent vieillir, ou se révéler faux. L'intuition philosophique, dans les grands esprits, est indépassable. Personne ne croira plus à la définition épicurienne de l'atome. Mais l'atomisme, comme intuition du Tout, comme attitude philosophique fondamentale est éternellement vraie. Le miracle est que cette intuition se révèle dans un texte lumineux, dense, toujours expressif et intensif. Quant à Lucrèce, qui peut se vanter d'avoir jamais dit comme il le fait le mirage de la passion et la splendeur de Vénus? C'est que Lucrèce, comme Héraclite, est un immense poète de la langue, où chaque mot perce l'épaissseur du convenu, ouvre une brèche sur l'Immense.

Il est très différent d'être un philosophe du dire, comme Socrate, Bouddha, Confucius et Pyrrhon, et un philosophe de l'écriture. Les premiers éclairent, éveillent, suscitent, et laissent un enseignement plus qu'une doctrine. Pour ma part je souffre de ne pas connaître les paroles originelles de Bouddha, comme de Pyrrhon, et les innombrables commentaires des successeurs et héritiers supposés ne me contenteront jamais. Je suis heureux de lire les seconds dans le texte : j'assiste, émerveillé, à la naissance éternelle d'une pensée toujours neuve, féconde et salvatrice, dont je ne cesse d'être stimulé, ragaillardi, renouvelé, requalifié. Une phrase d'Héraclite peut se méditer à l'infini. Comme une sentence d'Epicure.

Ecrire est une extraordinaire école de précision, de concision, de clarté. Chaque mot compte dans l'équilibre général de la phrase, dans le processus créatif de pensée. Aucune facilité, aucune approximation ne se peut tolérer. De la phrase philosophique il en va comme du vers en poésie : le moindre écart et c'est la chute.

J'aime beucoup Montaigne, mais pour d'autres raisons. Il n'est pas toujours précis, et nullment exhaustif. Il procède par "saillies", et ne prétend à rien d'autre qu'à des "fricassées" ou autres poivronnades.  N'empêche, son style est admirable. C'est là un autre type d'homme, et s'il existait une quelconque vie après la mort c'est avec cet homme-là que j'aimerais à m'entretenir. Parfois le philosopher me semble au dessus de mes pauvres moyens. Je me rabats sur un joli bavardage, comme je fais ici, pour me divertir et m'éjouir. A chacun sa mesure.

Il n'est pas sans danger de batifoller dans les hautes sphères. On en perd la commune mesure. Aussi, et je pense à une belle page de Hume, est-il recommandable d'aller tout benoîtement vaticiner de par la ville, le nez au vent, de songer sans souci aux pieds d'un saule, de faire du vélo ou de la pétanque, de s'aller divertir aux jeux d'Aphrodite et de faire bonne chère en joyeuse compagnie. Le vrai style est ennemi de la raideur. C'est dans la diversité, et la diversion, et le divertisssement que l'esprit se régénère, et, parfois, sans effort conçoit les plus hautes intuitions. Aller-retour, vagabondages,"vagivulga venus", batifolages plutôt que re-cherche. Car, comme l'enseigne l'étymologie, "chercher c'est "circa", tourner autour. On peut tourner longtemps. Ce qui fait saillie, précisément, c'est la fugurance du Kairos.