THEORIA, la contemplation, est au centre de la philosophie grecque. C'est sans doute dans le "Banquet" de Platon qu'il est loisible d'en trouver l'illustration la plus explicite. Platon, à partir de la poussée irrésistible de l'Eros, décrit une ascension spirituelle vers la beauté. L'Eros s'éveille à la vue d'un beau corps qui semble  accomplir tous les désirs. Mais l'âme bien née quittera bientôt cette passion exclusive pour s'élancer vers la contemplation de tous les beaux corps, puis vers la beauté des âmes "comme plus précieuse que celle des corps", puis celle des actions et des lois, puis des sciences, jusqu'à ce qu'il saisisse clairement que le véritable objet de son désir est la "science unique", la sagesse, beauté éternelle, sans mélange, source réelle de toutes les beautés périssables et particulières qu'il a pu admirer jusqu'ici. Cette montée par degrés est en fait une expérience initiatique. Partir du sensible pour s'élever vers la Forme pure de l'Intelligible, et dans le même temps dépasser le particulier pour gravir les échelons de la maximale généralité. Au terme de la recherche se donne à voir l'Idée universelle, qui est à la fois le Beau, le Bien et le Vrai.

J'ai longtemps admiré cette conception, si fondamentale pour l'esprit occidental, si séduisante dans son optimisme théorique. Ainsi donc il existe un accès à la Vérité Une et Eternelle, en quoi se réalise à la fois le désir le plus brûlant et la pleine raison, dans l'exigence de la plus haute sagesse. Aujourd'hui j'y vois plutôt la forme, sublime et récurrente, de l'illusion.

Le problème central s'énonce de la manière suivante : l'Eidos ( l'idée, la forme) est elle une réalité en soi qui existe hors de l'entendement, et que l'esprit bien dirigé apprendrait à connaître et à contempler, ou bien une production de l'esprit lui-même, qui, gêné, indisposé, ulcéré par l'impermanence et la fluidité de toutes les choses existantes, inventerait un principe d'unification, une essence en soi et par soi, en qui il pourrait satisfaire tous ses désirs de clarté, de raison, d'intelligibilité? Le monde serait sensé puisqu'une intelligence surhumaine et sacrée ordonnerait toutes choses selon le Beau, le Bien et le Vrai. Le Chaos serait à jamais repoussé dans le sévère Tartare, le devenir-fou du sensible serait maîtrisé, la justice fondée en raison et en légitimité, l'existence humaine sensée et justifiée. Dès lors il ne resterait plus qu'à décrire les lois d'une République idéale qui fonderaient un ordre à la fois juste et nécessaire, comme Platon le fera expressément par la suite.

Tout cela est trop beau pour être vrai. Je ne vois, quant à moi, que hasard, désordre et chaos de par le monde. L'idée d'Héraclite, déclarant que le même homme ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, et que "tout coule" me semble bien plus véridique. Sans compter la brillante intuition de Bouddha qui voit en toute chose l'impermanence, l'interdépendance et la non-substance. A la suite de Pyrrhon, Timon déclare que "l'apparence l'emporte sur tout", entendons que l'apparence est la seule "réalité", flexible, mouvante, diverse, contradictoire et fluctuante à la quelle nous ayons affaire : pragmata, phénomènes, processus interconnectés, évolutions, vents, marées et tourbillons.

Contempler certes, mais contempler quoi? Si j'écarte les illusions du désir et de la raison, si je regarde positivement  et froidement les choses en leurs cours et décours, que vois-je? La mobilité, la variation indéfinie, " la branloire pérenne" (Montaigne). Et les régularités elles-mêmes me sembleront branler sur leur assiette, révélant de ci de là quelque imperfection et hésitation de leur nature. L'ordre sera un cas particulier du désordre, la vie un cas particulier de la "mort universelle" (Lucrèce), la régularité une paresse du tourbillon. Superbe spectacle, grandiose et renversant! Le sublime à la place du beau, l'horreur sacrée, et la volupté (Lucrèce encore!) en lieu et place de raison! Décidément Platon et Héraclite ne contemplent pas le même univers!

Pourquoi la contemplation serait-elle celle de l'Unité, de la Beauté, de la Transcendance? J'aime mieux contempler la mer, ses folles embardées, ses remous vertigineux, ses furies et ses bonaces, ses rages et ses sereines accalmies: " Turbantibus aequora ventis". En quoi cette contemplation serait-elle inférieure, démoniaque ou satanique, ou monstrueuse en sa naïveté? J'aime cette folie indomptable de l'impermanence et du flux universel. Elle me tétanise, m'affolle, m'exalte, me terrorise et me ravit. Tourbillons, tourbillons, et dans la nature sans mesure, et dans ma psyché sans mesure! Tout coule, tout danse, tout gémit et chante, tout galvanise.

Contempler, mais non quelque Idéal laborieux érigé dans l'inquiétude et la phobie. Non quelque idole rationnelle plantée au sommet des cieux. Mais la Nature, la vaste, l'inépuisable Nature, génératrice, destructrice, insondable. Mais l'Apeiron. Mais l'Immense!

Et comme il faut bien vivre, quelque part dans la démesure universelle, un jardin pour la pensée, les amis, les arts et la culture. "En pauvre lieu" disait Hölderlin. Modeste et précaire abri, avant les tempêtes, au coeur des tempêtes.