Quel est le but de la recherche? C'est le savoir. Mais le savoir, s'il se constitue selon l'ordre du temps par accumulation, rectification et systématisation, ouvre immédiatement de nouveaux rapports, de nouvelles connections. C'est là le désespoir du chercheur, mais aussi son exaltation spécifique. Il en va du savoir comme de l'horizon, toujours déplacé et fuyant. Cette aporie constitue le chemin propre de la quête scientifique. Je ne suis pas sûr qu'il faille raisonner dans les mêmes termes pour ce qu'il en est de l'existence.

On dit que philosopher c'est se questionner à partir d'un étonnement, d'une épreuve originaire. C'est évident. Sans éveil de l'esprit pas de philosophie. Est-ce à dire qu'il faille éternellement se balancer sur la crête de l'incertitude, dans un vol plané sans terme, entre terre et ciel? Ce n'est pas sûr. Toute question devrait-elle s'éterniser dans l'aporie, ou générer à l'infini de nouvelles questions, entraînant la pensée dans un tourbillon vertigineux et glacé?

Il faut en prendre acte : nous n'avons pas accès à la connaissance intégrale. Parce que toute représentation est liée à nos facultés et que celles-ci sont limitées: réponse sceptique. Parce que la nature du réel, dans ce que nous pouvons entrevoir et expérmenter, est sans commune mesure avec nous : réponse pyrrhonienne. C'est ainsi que Montaigne déclare fort justement que nous n'avons aucune accointance à l'être. Il en concluait que le plus sage était de s'en remettre à la vaste nature, Et de fait, la vraie question est de savoir ce que nous décidons quand nous avons pris la mesure exacte de nos capacités. Continuer, ou s'arrêter?

La science continue. La sagesse s'arrête. Mais il faut avoir beaucoup expérimenté, pensé et réfléchi pour consentir à cet arrêt, avant que cet arrêt ne devienne source de paix et de sérénité. Ni trop tôt, ni trop tard : s'arrêter à temps. Mais la mesure n'en peut être décrétée dans l'abstrait, elle est affaire individuelle. En d'autres termes elle relève d'une expérience de la limite :"rien de trop".

C'est le désir de savoir qui est illimité. D'où les passions de la connaissance. Ici c'est la déception qui est un guide. Déception philosophique, mère de vérité.

D'où une opposition entre la conception ordinaire de la vérité selon laquelle la vérité est au bout du processus de recherche (Eurêka) et le nôtre, selon laquelle le moment final est inaccessible, et que le savoir de l'inaccessible est justrement la vérité. Vérité sans contenu, vérité sans savoir, limite pure, assumée et proclamée. C'est ainsi qu' Epicure déclare que le plaisir est le "début et la fin de la vie heureuse". Aucun savoir ne peut ajouter quoi que ce soit à cette évidence de la limitation consentie. De même pour les bornes de la vie : se savoir mortel et sans espoir de vie post mortem nous délivre de la soif de sonder l'invisible pour y trouver le germe d'un plus-de-jouir.

Plus près de noius je trouve un enseignement comparable dans la psychanalyse : quand on a sondé dans tous les sens les arcanes de l'inconscient, espérant y trouver la formule du Grand Secret, on fait cette découverte étonnante que l'analyse est par essence interminable, décevante et sans grand profit : on ne découvre vraiment que ce que l'on savait déjà, et rien de plus. Toutes ces circonvolutions, ces acrobaties signifiantes, ces déplacements, ces jeux de langage,  dans le décours des symptômes et des fantasmes, pour accoucher de cette misérable évidence : nous sommes sexués, mortels et ignares! Les Grecs de la période tragique ont-ils jamais professé autre chose en s'en remettant à Apollon pour la conduite de leur destinée? "Roc de la castration" disait Freud. "Destitution subjective" écrivait Lacan. Pour une fois je suis d'accord, et avec les deux, à conditiion de supprimer ce vilain terme de castration qui embrouille plus qu'il n'éclaircit. Il suffisait de dire : le savoir analytique nous invite, en dernier ressort, à nous en remettre à l'inconnaissable, et de trouver un accord subjectif praticable et sensé avec la limite.

Dévoiler quelques mécanismes de l'inconscient revient à recréer de l'inconsient. Ce n'est plus tout à fait le même, moins obscur et répétitif peut-être, plus poreux, plus souple et créatif, mais inconscient toujours. Et puis, en bonne logique, n'est ce pas sur la base de l'inconnu que  se construit un connaissable? C'est l'in-su qui fonde et le connu, et le pas encore connu. Une main seule ne peut s'étreindre elle-même.

Il en va de même pour la philosophie. Non qu'il faille se crever les yeux comme Oedipe, se détourner comme Eurydice et loucher vers les Enfers. C'est l'image d'Orphée qui nous inspirera en cette ambiguïté. Laissant les prestiges funéraires, les cantiques de la funèbre Perséphone, lers grimaces de l'Hadès aux mille bras il se détourne, et d'Eurydice elle-même, et dans les bosquets lumineux il se met à chanter. Rien ne permet d'affirmer que son chant ne soit que triste et désolé. Les oiseaux chantent avec lui, et les Muses bocagières. Dans la lumière d'Apollon il s'ébat, et nous, apprenons à nous ébattre avec lui.