La modernité,  au sens strict, commence avec l'abandon définitif de la conception cyclique du temps. Mircea Eliade avait bien établi que les sociétés traditionnelles ont toutes en commun cette conception universelle du temps comme éternel retour du même, la fin du cycle temporel coïncidant nécessairement avec le début : les fêtes du Nouvel An marquent à la fois la fin du cycle et le début d'un autre, qui, pour l'esentiel, sera identique au précédent. Cette représentation, prégnante dans la sagesse hindoue, se retrouve encore chez les Stoïciens : Socrate reviendra encore et encore. L'histoire se voit de la sorte disqualifiée au profit de l'éternité, véritable demeure du sage.

La modernité se révèle significativement chez Kant, et s'approfondit remarquablement dans les réflexions de Hölderlin sur notre rapport aux Grecs, nommément dans Sophocle. Oedipe est qualifié d'"atheos", ce qui ne signifie nullement "athée", mais privé du dieu, déserté, abandonné du dieu. Dans son errance à la fois grandiose et pitoyable Oedipe, fait la tragique expérience de l'abandon, du rejet absolu. Tiresias l'avait averti : il voulait en savoir trop, il en faisait trop dans sa rage de savoir, il outrepassait les bornes du savoir humain, et cette faute ne lui serait pas pardonnée. On connaît la suite. Mais son expiation ne s'arrête pas à ce dénouement sanglant de la mutilation, et du suicide de Jocaste. Commence pour lui une longue et douloureuse errance, une sorte de morte lente, d'agonie interminable, et c'est lui-même qui implorera qu'on le laisse enfin mourir. Destin tragique, mais non plus sous la forme de la mort violente - celle d'Antigone, de Dionysos lacéré, d'Achille emporté dans la jeunesse triomphante - non pas, mais dans cette interminable, pitoyable, lamentable et grandiose déliquescence, qui fait de lui, selon Hölderlin, le premirer héros "moderne".

Nous avons là une définition remarquable de la Modernité : abandon du divin, à la fois parce que le divin se retire, et parce que l'homme lui même se retire de l'ancrage signifiant dans le divin. A-theos, l'homme le devient selon un double mouvement, irréversible. A l'abandon du dieu l'homme répondra par un "retournement catégorique", assumant dès lors son propre éloignement dans une infidèle fidélité. Infidèle et traître, mais fidèle à soi, dans un devenir absolument nouveau, révolutionnaire. Volte-face, ré-volte, retournement disions-nous, par quoi il entreprend le deuil de ce qui assurait jusque là son existence dans la stabilité d'une certitude. L'allemand est ici de bon secours : Trauer, la tristesse ; Trauern : le deuil ; Trauerspiel : la trégédie. La tragédie est ainsi à comprendre comme le jeu (Spiel) de la tristesse (Trauer) qui travaille le deuil (Trauern). Travail du deuil dirait Freud. Oedipe est l'homme endeuillé du dieu disparu, relégué et reconduit dans les arcanes d'une mémoire désormais intemporelle. Bientôt, avec Nietzsche, cette déperdition divine sera proclamée et revendiquée comme "mort de Dieu". Mais je préfère, quant à moi, l'interprétation de Hölderlin, si sobre, si juste, si "hellénique", si peu chrétienne au fond, et si radicale qu'on n'a jamais fait mieux depuis.

A-theos. Non pas mort, mais retrait. Et non de Dieu, mais du dieu, et des dieux, Dionysos, et Apollon au premier chef. Il en résulte une révolution dans la perception du Temps et de l'Espace. C'en est fait du temps cyclique, et des heureux retours périodiques dans l'éternité des commencements et des origines. L'origine est perdue, le commencement impensable, et avec la chute du commencement nous voilà dans la chute de la fin, terme et finalité tout ensemble. Hölderlin disait : " Le début et la fin ne riment plus". Entendons : l'histoire est irréversible, le début est perdu, la fin est perdue. Il n' y aura pas de Fin des Temps, d'ascension et de rédemption finales. Le temps se déroule implacablement vide devant nous, et aucune restauration, aucune théophanie ne se pourra plus penser, si ce n'est sur le mode magique de la nostalgie. Déjà à l'avance est condamnée l'idée d'un communisme salvateur, d'une société sans classe, d'un Grand Soir qui serait un heureux matin, ou d'un  empire national-socialiste mondial. Ici nous butons sur un fantasme quasi indéracinable : le temps vide est pour nous un temps mort, le temps de la mort, et nous nous précipitons tête baissée dans la première idéologie venue qui nous promettra une fin, une rédemption, un empire du sens, une finalité pour orienter le désir. L'Absurde du temps vide nous remplit d'un effroi homérique. Ne supportant pas le non-sens nous  nous jetons dans n'importe quelle aventure qui fait miroiter un sens, fût-il le plus insensé. C'est ainsi que l'on pourrait réinterpréter les abominations tératologiques du siècle dernier, et notre contemporaine obsession du progrès, qui n'est en somme qu'une perpétuelle fuite en avant déguisée en démarche salvatrice.

A-theos. Le temps vide c'est un temps sans finalité. Pourquoi vivre si le seul terme, et la seule finalité, c'est la mort? "Le résultat proprement dit de la vie c'est la mort" disait Schopenhauer. Comment supporter une telle vérité? Et pourtant c'est là la vérité par excellence de la modernité, dissimulée par des siècles de croyance dans le schéma traditionnel du temps orienté, finalisé, qui fait retour sur soi dans la boucle de l'éternité. Le Troisième Reich devait être éternel. Comme le paradis. Et comme le néant.

Ce que nous entrevoyons là c'est que nous n'allons "nulle part". Vaine la nostalgie qui nous fait rêver d'un temps d'avant, et vaine l'espérance qui nous fait miroiter un temps d'après. Dans le temps, irrémédiablement, nous y sommes, et y restons. Cette évidence est terrible. C'est l'essence du tragique.

Oedipe a quitté, les yeux crevés, et veuf, sa patrie de Thèbes. Le voilà sur les routes de Béotie et d'Attique, atheos et orphelin, sans véritable destination, errant et vivant sa mort lente dans un temps et un espace vides. Pourquoi Athènes, pourquoi se rendre à Athènes plutôt qu'à Delphes? Mais que ferait à Delphes, au temple d'Apollon, quelqu'un qui est abandonné d'Apollon, et de tous les dieux? Et qui lui-même se détourne d'un divin impénétrable, à tout jamais inaccessible et inconnaissable? Pour lui ne résonnent plus les flûtes enivrantes de Dionysos, le chant d'Apollon à la lyre envoûtante, pour lui ne signifient plus rien les paroles inspirées de la Pythie. Oedipe, qui " a un oeil en trop peut-être" n'est plus de ce monde de la belle illusion, où les dieux et les hommes festoyaient ensemble au banquet des Muses. Il est d'ailleurs, et par cela même, irrévocablement, il est d'ici.