Ce qui nous tourmente au milieu de la nuit me semble infiniment plus tragique, plus obscur et menaçant que les pensées diurnes. C'est du moins mon expérience à moi, qui ai le déplaisir de me réveiller souvent vers les trois ou quatre heures du matin suite à des rêves assez pénibles auxquels je ne trouve guère de meilleure réponse qu'un réveil précipité. Ces perfides impressions, ces pressentiments oppressants, ces menaces et ces suspens évoquent pour moi les paroles hostiles et ambiguës du dieu de Delphes, proférées par "la bouche délirante" de la Pythie. Nietzsche l'avait bien vu : Apollon est le dieu du rêve. Mais trop souvent on interprète cette idée  dans la perspective classique de l'idéalisation, sans voir ce que le rêve peut avoir d'inquiétant, de pénible et de faux. L'oracle d'Apollon était tout sauf confortable. Faut-il rappeler qu'Apollon est chez Homère encore un terrible guerrier, à l'arc meurtrier, aux flèches impitoyables, capable de décimer une armée entière dans le temps le plus bref que l'on puisse concevoir : vitesse de la pensée divine, inséparable de la plus grande vitesse d'exécution. L'arc et la lyre. Mais l'arc d'abord. Apollon, dieu des poètes, mais des guerriers d'abord, un peu comme pour Athéna, déesse de la sagesse certes, mais coiffée d'un rutilant casque de guerre, armée du bouclier et de la lance. Ainsi en va-t-il des rêves qui séduisent, charment, caressent -et qui tuent!

L'ambivalence, l'ambiguité, la duplicité, l'équivocité sont au coeur de la révélation appolinienne. Elles étaient si évidentes à tous, si reconnues, si craintes que, dans leur bon sens, les Grecs estimaient qu'il fallait un second intermédiaire entre le dieu et l'homme, puisque la Pythie transmettait l'oracle mais ne comprenait ni n'expliquait. Il fallait donc un herméneute, traducteur avisé, devin, sage ou poète, qui livrait ce qu'il pouvait éventuellemnt saisir du sens de l'énigme. Sans doute se trompait-il souvent, et cela n'était pas sans conséquence : en dernière instance le dieu interviendra pour faciliter, entraver, redresser ou châtier. Jamais l'homme ne peut s'estimer vraiment à la hauteur de la parole divine, et c'est outrecuidance que de prétendre en sonder pleinement les desseins.

Je suis, de très longtemps familer de la psychanalyse qui se présente un peu rapidement, depuis Freud, comme une moderne et rationnelle exégèse des rêves. J'y ai cru assez pour prétendre en tirer un enseignement significatif pour ma propre vie, découvrant pour finir, avec lassitude, que tout cela ne mène pas à grand chose. Parfois un rêve nous éclaire par un signe, une impression, une image. Plus souvent on croit saisir un sens, fugitif comme un éclair, et qui se dissout immédiatement à la réflexion. Plus souvent encore le rêve ne fait que répéter ad libitum et nauseam des situations d'angoisse invincibles. Quant à moi j'aimerais, à tout prendre, et puisque le rêve ne m'enseigne plus rien, qu'au moins j'y sente, j'y expérimente quelque heureuse et facétieuse occurrence de plaisir. Les galipettes d'un Eros débridé me feraient le plus grand bien, quand de fait je ne fais - cela ne fait - que mouliner interminablment les terreurs et les stupeurs du samsâra!

La conception mythologique des Grecs peut prêter à sourire. Qui, de nos jours, irait s'en remettre à Apollon pour interpréter l'origine et la signification des rêves? Mais la vraie question est : de quoi Apollon est-il le signe? Je ne dirai plus : de la beauté, de l'art, de l'harmonie, de la splendeur imaginative et créative. Je reviens à la conception la plus ancienne, celles des origines de la culture grecque, et je dirai : Apollon est une figure du réel, dans son indépassable duplicité.

Qu'est-ce à dire? Toute interprétation est une relecture de signes. Enigme labyrinthique, oracles et rêves sont des signes. Mais de quoi? Dans l'enthousiasme du néophyte on combine, on désosse, on glose, on vaticine à l'envi. Et cela semble marcher. Des nouveautés, des trouvailles parfois, des éblouissements vous saisissent et vous ravissent. Ainsi donc il y a une logique dans l'énigme! Un sens caché derrière le manifeste! On épuisera autant que faire se peut la combinatoire des images et des symboles. Un horizon de possibles semble s'ouvrir et se découvrir. Pour un peu on se prendrai pour le dieu en personne, pour le moins pour un savant herméneute, un sage, un poète des profondeurs! Et puis, inexplicablement, tout cela se referme. L'interprétation piétine, le sens se dérobe, la répétition égrène ses migraines et ses ritournelles. Comment est-ce possible?

Le symbolique n'est pas le réel. Le mot n'est pas la chose. Tout se passe comme si nos élaborations signifiantes  butait sur l'insignifiance, et l'incompréhensible. La souffrance psychique ne disparaît jamais tout à fait, les symptômes font retour, indéracinables, le désir se déplace selon des parcours insondables, le corps vieillit, le temps ravage et nous allons doucement vers la mort. En termes lacaniens : ça ne colle pas. En termes freudiens : l'analyse est interminable. En termes bouddhiques : la souffrance est inexpugnable. Quant à moi je dirai, à ma manière : inadéquation. Inadéquation entre le psychisme et la réalité. Entre le désir et le fait. Entre le mot et la chose.

C'est en quoi, paradoxalement, il y a bien une vérité des rêves. Non de quelque révélation fructueuse qui changerait la vie, mais d'une limite absolue. Le rêve est une fantasmagorie qui joue à nous dissimuler un réel, et sur lequel il finit par buter lui-même, nous livrant à la déprise. "Roc de la castration" disait Freud. Butée du réel. Enigme indéchiffrable d'Apollon.