Thymos est le siège mystérieux des affects, quelque part au centre de la poitrine, aux voisinages immédiats du plexus et du coeur. Il est imposible de rendre correctement ce terme en français : on balancera entre "âme", inutilisable, et "coeur", qui est moins chargé de relents religieux, mais trop précis, trop concret. Comment exprimer le tourment, les affres, les transports et les passions, tristes ou allègres, qui nous font frémir, trembler, palpiter, transpirer, transir, et quelquefois mourir? Tout cela c'est l'expérience sensible, physiologique et psychique tout ensemble, du "pathos" : la capacité d'être affecté, touché, meurtri et réjoui, stimulé, abattu, "exalté jusqu'au ciel, troublé jusqu'à la mort". Gamme indéclinable de nos sentiments, émotions, passions qui révèlent notre fragilité, notre vunérabilité indépassable, qui font de nous des hommes, et non des dieux.

Le pathos n'est pas vraiment la pathologie, sauf excès ou insuffisance, mais plutôt l'"affectibilité", néologisme douteux mais expressif, seul apte à rendre cette idée que l'"être affecté, l'être affectible" définit l'humain, comme l'animal d'ailleurs. Je n'apprécie point certaine doctrine qui veut faire de nous des pierres sous prétexte d'insensibilité. Voir les philosophes du Chan : non pas ne pas penser, ne pas désirer, mais penser sans penser, désirer sans désirer, ce qui est tout autre chose. On ne déracinera ni le penser ni le désirer, mais on apprendra à moduler quelque écart salvateur par quoi on saura éviter la précipitation, la "colle", l'adhérence visqueuse, la moiteur affective. Ce qui revient à attribuer quelque pouvoir réflexif et thérapeutique à la prise de conscience, mais en y ajoutant les bénéfices de la pratique. Méditer non pour tuer l'affect, ce qui en général le renforce, mais pour en réduire le tranchant.

En soi le pathos n'est ni bon ni mauvais. Il est comme les fauves. Le terrible dragon peut devenir l'animal emblématique du courage au service de la juste puissance. Aucune action ne se peut concevoir sans quelque pathos initial, et la sagesse elle-même exige le désir.

Et enfin : que serait l'art, la poésie, la philosophie même sans quelque folie? Après tout la sagesse est cette folie supérieure qui se moque d'elle-même, et plus encore des naïfs qui la croient sage!