L'interne et l'externe sont en perpétuelle corrélation. La frontière entre eux est quasi introuvable. Il est bien vrai que le phonique traverse l'enveloppe de manière immédiate, comme on le sait pour le foetus qui se nourrit des sons venus de l'extérieur autant que des aliments. Sans doute l'enveloppe sonore  est-elle la première démarcation du moi en gestation, bien avant l'élément visuel (stade du miroir) qui n'est peut-être pas si fondatif et indispensable qu'on a bien voulu le soutenir. On pourrait tenter, comme le fait Sloterdijk dans "Bulles" une sorte de préhistoire de la peau : peau sonore, olfactive, tactile, gustative, et visuelle enfin, par laquelle s'achèverait la constitution du moi comme entité relativement séparée et autonome. De la sorte on peut décrire un itinéraire psychogénétique qui va du narcissisme primaire (confusion, indifférenciation) par degrés vers le narcissisme secondaire (identification du moi séparé en relation imaginaire avec sa mère et les autres personnages éminents de son monde). L'essentiel est de bien voir que la peau est tout cela ensemble, indifféremment : sensation sonore, tactile, gustative, olfactive et visuelle. Fondamentalement la peau est sensation.

C'est ce que les empiristes et sensualistes ont établi avec force, Epicure notamment, pour qui seule la sensation donne un critère de réalité : l'objet se constitue dans le contact, à la fois critère du vrai, et du plaisir-déplaisir, à la fois perceptif et affectif. Tous nos sens sont affectifs, mais à des degrés divers, depuis le toucher, le goût, l'odorat, l'audition juqu'à la vision, qui l'est beaucoup moins que les autres. D'où une relative neutralité de la vision, sa capacité à se détacher de l'affect pour construire une "theoria". L'idéaliste  privilégie la vision (idea, eidos, videre, veda), l'empiriste le contact. Aussi ne peuvent-ils s'entendre ni se comprendre.

A vrai dire l'idéaliste déteste la peau, sa superficialité, ses profondeurs suspectes, sa moiteur, sa transpiration, ses remugles sublunaires, sa naturalité affective et passionnelle, son évident apparentement animal. La peau est un symbole indépassable du "devenir", cette déchéance métaphysique du corps, cet immondice putride que seul le Logos divin peut transcender. Voir le "Phédon" de Platon. Affaires de peau, affaires de corps et de sexe, évidemment! Et puis le corps montre trop évidemmlent notre mortalité, dans ses fripures, ses rides, ses pathologies répugnantes, ses ulcères et ses miasmes. Misères de la peau, misères de la naissance, de la maladie et de la mort. Seule la sculpture, en fixant l'apparence dans l'immobilité du marbre, pourrait nous réconcilier avec la vie, mais à quel prix? Pulsion de mort, et elle seule, paradoxalement, rendrait la vie vivable!

Comment supporter l'inévitable déchéance des corps dont la peau, avec ses variations et convulsions, nous donne le spectacle le plus évident? Voyez comme chacun lutte pour préserver la belle apparence de jeunesse et de beauté, pour retarder autant que faire se peut l'efflorescence macabre de la vieillesse! Combien de fortunes se bâtissent sur ces terreurs! Puis vient un moment où tout ce jeu révèle son inanité. Où se consoler, comment, si tout le prestige de la vie s'est édifié sur ce leurre d'immortalité? C'est de là que toute idolâtrie tire sa puissance. Sauf si...

Sauf si le regard se détourne de la seule apparence pour laisser jouer la multiplicité sensible, l'ivresse du contact, la richesse des sensations infiniment diverses et variées, la polyphonie des stimulations, dans toutes les gammes imaginables. Montaigne vieilissant témoigne d'une nouvelle vigueur, non par la force et la jeunesse, mais par le redoublement de l'attention : tout plaisir sera cueilli deux fois, dans sa grâce immédiate et imprévue, dans l'attention recueillie, l'intentionnalité de plaisir. Ne se fait-il pas réveiller, en pleine nuit, aux sons de la musique, pour goûter doublement, et le plaisir des sons et le plaisir de dormir?

Qu'on me pardonne, enfin, cette saillie : après tout je ne rédige pas un traité et je veux me laisser porter, dans ces farcissures, par une noble et volage poésie. En contemplant hier au soir mes fleurs sur mon balcon je me suis avisé d'un coup que la plus belle, la plus originale représentation de la peau, c'était la feuille qui nous la donnait. Qu'est ce qu'une feuille? Une surface, double surface, et entre les deux à peu près rien. Un tissu délicat, lègèrement ouaté, des fibrures et des dentelures, au doigt la sensation de fraîcheur et de vulnérabilité, des fragrances qui se libèrent, une douce inclinaison sous la caresse, et dans la faiblesse même une récalcitrante robustesse. Le vent passe, la feuille plie, ou gigote, la pluie l'arrose et l'embaume, la sécheresse la roidit. Que sommes-nous sinon des feuilles? Feuilles de printemps, feuilles d'automne, tantôt fraîches et foisonnantes, tantôt rabougries et décaties. Décidément, pour entendre la mélodie de l'univers, il faut cultiver son jardin.