LE JARDIN PHILOSOPHE

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

03 juillet 2009

De la PEAU et de la SURFACE

La peau est une double surface. Surface externe, elle protège, isole et reçoit des stimulations innombrables. Aussi le sujet se forge-t-il une enveloppe, parfois une carapace pour se protéger, filtrer les informations, repousser le désagréable, accueillir l'agréable. Principe de plaisir -déplaisir et sélection. C'est ce que Freud appelait le pare-excitation. Cette fonction est essentielle pour la survie et l'on ne peut que plaindre le malheureux à qui fait défaut cette indispensable filtre, comme chez le schizophrène, et à moindre dégré dans certaines affections narcissiques. A l'inverse mettre en place une cuirasse hérmétique n'est pas une meilleure affaire. Entre les deux tout un chacun, au fil du temps et des expériences, cherche l'équilibre idoine, toujours instable et menacé. Dans notre langage c'est un des éléments décisifs de ce que nous appelons le plaisir constitutif.

Surface interne ensuite, plan de l'enregistrement. Comme une ardoise magique la peau laisse inscrire des stimulations, des excitations, des messages sensoriels, des courants d'énergie, constituant de la sorte une première mémoire, tissulaire, cellulaire, sensorielle, perceptive voire signifiante. La caresse maternelle inscrit sur la surface du corps un réseau complexe de sensations tactiles, libidinales, olfactives, sonores, premier complexe émotionnel de la libido en gestation. Chez certains mammifères ne pas être léché signifie pour le petit l'arrêt de mort. Il en va de même chez nous. Voir "Le Prafum" de Süsskind. D'autres n'aurront que des coups en guise de caresse, seront prisonniers d'un unique canal de communication et deviendront vraisemblablment à leur tour des parents frappeurs. Il est essentiel pour l'avenir pulsionnel et affectif que  se constitue dans la petite enfance un double circuit différentiel des sensations signifiantes : l'amour et l'agressivité.

L'embryologie nous enseigne que le développement originel de la surface corporelle se fait en même temps que le développement du cerveau. Si cette indication est exacte elle est de la plus haute importance. Le sujet est immédiatement une peau et un cerveau. Image originelle d'une poussée synthétique, d'un développement à la fois interne et externe, indistinctement. Nous sommes une peau aussi immédiatement, aussi nécessairement qu'un système nerveux. Plus exactement le sytème nerveux se constitue en réseau centrifuge, développant, et enveloppant du même mouvement la totalité du tissu moléculaire. Je dirai : je sens, donc je suis.

Cette dimension a été longtemps ignorée de nos philosophes qui ne vivent que dans leur tête. De plus on a trop rapidement rangé les soucis et les préoccupations de peau sous la bannière infamante du narcissime, en diabolisant l'image du corps dans les religions monothéistes. On croit que la peau est de l'ordre de l'image, donc de l'imaginaire. "Le moi est haîssable". Même tendance cryptothéologique chez Lacan qui ramène l'imaginaire à un leurre, à un jeu de miroir, à une passion spéculaire. Toujours la domination du visuel sur le pulsionnel comme on voit dans sa fâcheuse théorie du "stade du miroir", où la jubilation inaugurale serait le fruit éblouissant de la contemplation de soi. Ce que nous établissons ici permet de conclure à un stade infiniment plus précoce de la première sensation de soi, voir du sentiment de soi, et pourquoi pas, d''une certaine conscience (inconsciente) de soi. L'histoire du sujet commence dans les premiers effleurements tactiles et sonores in utero.

C'est le langage qui nous ramène à l'évidence : " Je l'ai dans la peau, sauver sa peau, j'aurai ta peau, il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué". On rit quelquefois de nos adolescents et de leurs scarifications. C'est qu'ils n'ont pas de peau, et que pour créer leur peau il leur apparaît indispensable de meurtrir la leur, de l'inciser et de la dénaturer, à croire que de la sorte ils restaurent l'identité manquante!  C'est dire à quelle extrémité nous en sommes aujourd'hui dans la culture!

Mon conseil : cultiver la peau. Mais certes non comme ces dépressives qui recourent à la chirurgie esthétiques, qui se ruinent en parfums, massages, colorants, maquillages (maquignonages?) et autres babioles de luxe. Certes non sur le mode obsessionnel. Certes non dans ces pénibles opérations de blanchiements de peau à la Michel Jackson, ou la manière des femmes Hindoues qui par là croient trouver un mari. Non pas narcissisme, culturisme ou esthétisme.

Primat du pulsionnel. Retour à la peau sensorielle, à la surface de nature. Cultiver la peau sera une activité éthique : plaisir de la stimulation consentie,  de l'excitation partagée, des corps mêlés. Où commence ton corps? Où commence et finit le mien? Vient un moment de profonde fécondité où le plus profond, le plus ample, le plus large, le plus immense et le plus indistinct, c'est la peau. A l'acmè du plaisir l'intérieur et l'extérieur perdent leur contour, l'énergie circule sans entrave, Aphrodite nous emporte à l'extrémité des mondes, et les mondes mêmes s'abolissent dans l'Immense.

Et pour le reste, hors des instants orgiaques d'indifférenciation poiétique, cultivons, nourrissons, aimons cette peau par laquelle nous pouvons goûter de manière stable aux délices très ordinaires du plaisir constitutif.

Commentaires

Vers une philosophie de la peau ?

Excellent article ! J'ajouterais, pour ma part, que la peau est aussi investie par la culture, c'est-à-dire par les institutions et les représentations collectives comme principe d'unification et de différenciation des peuples trop souvent omnubilés par "la couleur de la peau". Cette surcharge symbolique tisse des frontières (donc des violences) entre les hommes renvoyés à leur pigmentation : "peau-d'ébène", "peau-rouge", homme-blanc etc. Comment faire de sa propre peau une expérience singulière ? Comment se réapproprier sa peau quand elle est d'emblée le fait du groupe, le fait du grand Autre ? Car la peau se donne à voir, elle est la surface visible du corps qui se livre par le visage et les mains du dehors et cet "hors de soi" ne nous appartient pas puisqu'il est donné à autrui, pensé par autrui comme surface d'inscription du groupe, surface holistique. La question de l'intériorité est alors essentielle puisque c'est sans doute à partir d'elle que l'acte d'individuation peut devenir autre chose qu'une disparition sous l'impératif holistique. Comment faire de l'externe une expérience interne, de "l'ex-time", une expérience "in-time" ? Le problème du cheminement subsiste : comment construire cette "éthique de la peau retrouvée" (j'aime l'idée d'une éthique de la peau) sans en passer par toutes les tristes pathologies que tu décris avec justesse ? Cela semble d'autant plus difficile que l'individu semble privé historiquement et culturellement de ce rapport à soi. Il semble bien, décidément, que nous manquions dramatiquement de philosophie...

Posté par Démocrite, 04 juillet 2009 à 02:35

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