Pour avoir une idée juste de la nature du besoin il faut s'en remettre à l'animal. C'est lui qui nous enseigne, et qui devrait nous éduquer. Ainsi pensaient les Kuniques, désireux avant tout de torpiller les conventions sociales, les exactions du désir et de la passion, et de ruiner le culte de "la fausse monnaie". On sait que Diogène ne répugnait ni à vivre comme un chien dans une amphore vide, ni à aboyer et mordre les passants, les vilipender et les provoquer de toutes les manières imaginables. Retour aux simples et impérieux besoins de nature, sans rien y ajouter, sans honte et sans vergogne. Même le plus haute culture se voit de la sorte soupçonnée de trahison, d'affectation et d'immoralité. Le Kunique achèverait bien le scandale par la suppression du langage s'il ne fallait éructer en place publique. A tout prendre le bâton, la besace et le froc  serviront mieux la cause que les discours. Etaler la vérité irrécusable des besoins, voilà une politique résolument écologique!

Nous faisons trop souvent les dégoûtés. Le besoin, c'est l'animalité, c'est la physiologie, c'esr le corps, ce tombeau, cette souillure, cette abjection! Mais je trouve chez Bouddha cette recommandation de méditer aussi bien aux toilettes qu'au temple. Rien de ce que nous sommes ne doit échapper à la vigilance de la conscience. Et l'homme est appelé à se connaître aussi aussi bien dans le corps que dans l'esprit. Voilà une assiette qui me convient mieux que les excentricités kuniques!

Le besoin, c'est l'animal. Et nous sommes avant tout des animaux. Mais chez nous les choses sont compliquées dès le principe du fait de la culture qui nous façonne dès le berceau, que dis-je, dès la conception. Après cela allez distinguer clairement le besoin du désir! Dans l'échelle de Maslow on décline cinq plans successifs et progressifs des besoins. D'abord les physiologiques : s'alimenter, boire, éliminer, respirer se mouvoir, se reposer. Quand ces besoins sont satisfaits se fait jour le besoin de sécurité : un toit, une protection. Puis le besoin d'appartenance : une famille, un groupe de référence, un rôle, une religion, une nation. Ensuite la reconnaissance : statut, estime, approbation, gratification. Et enfin, pour ceux qui ont eu la chance improbable de réussir tout ce qui précède, l'affirmation de soi : vie intérieure, culture, loisir créateur. Maslow raisonne en économiste. Le psychologue  objectera que ce sont là, à l'exception du premier groupe, non des besoins mais des désirs. Mais comment dissocier? 

Je dirai que le besoin est ce qui permet l'exercice de la vie physiologique, et par là contribue à repousser  la mort. Le désir commence avec le non nécessaire, du moins ce qu'on appelle communément désir, c'est à dire désir de quelque chose ou de quelqu'un : objets de consommation et de prestige, statuts, images, symboles, signifiants de tous genres, affirmation narcissique, désir de l'autre, désir de reconnaissance, de gloire, de pouvoir, de savoir : avoir et paraître. La spirale du désir est infinie, sa ronde interminable, sa satisfaction à peu près impossible. D'où le conseil épicurien d'en revenir au minimum. Mais de toute manière il semble impossible de revenir au seul besoin brut : l'homme est ainsi fait que le désir le constitue de part en part. La solution n'est pas de supprimer le désir - tâche absurde et vouée à l'échec - ni de l'intensifier encore, dans un emballement vertigineux et mortifère. Mais de réduire les "désirs-de" pour en revenir au seul désir fondamental : désir de vivre, conatus, effort (sans effort) de persévérer dans son être ' (Spinoza) ou, mieux encore, de cultiver le plaisir constitutif (Epicure).

On se trompe souvent sur la théorie du plaisir chez Epicure. Il expose un rapport entre plaisir et désir qui passe souvent inaperçu. Dans sa fameuse trilogie des plaisirs ( plaisirs naturels et nécessaires, plaisirs naturels et non nécessaires, plaisirs ni naturels ni nécessaires) on croit lire un retour au simple besoin, à la manière des Kuniques. C'est oublier l'autre distinction, essentielle à notre propos : plaisir en mouvement, plaisir en repos. Contre les Cyrénaïques (Aristippe de Cyréne) qui privilégient le mouvement Epicure enseigne la supériorité relative du plaisir en repos, aponie du corps et ataraxie de l'âme. Mais, pris ensemble, aponie et ataraxie constituent le vrai et souverain plaisir : le plaisir constitutif, cet équilibre admirable, - mais perpétuellement menacé par le jeu de la déperdition vitale - équilibre en quoi le sage goûte la perfection : ni mobile ni immobile, ou les deux à la fois, harmonie indépassable pour un mortel. On voit dès lord ce qu'est le désir en son essence non-morbide. Non pas désir-de, mais désir-dans, je veux dire ce mouvement minimal qui rétablit l'équilibre compromis - satisfaction des besoins - (aponie corporelle) et rétablissement de l'équilibre intérieur - pensée du plaisir, raisonnement juste, connaissance et recentrement -( ataraxie mentale). Qu'est ce que le désir? C'est cette énergie concentrée au service de l'équilibre qui réduit les nuisances (déplaisir et besoins) pour accroître selon la mesure naturelle (rien de trop) la plaisir constitutif. Il n' y a rien à chercher de plus, ni en soi, ni hors de soi. Le reste est démesure, fuite, évasion, opinion creuse et pathologie.

A toutes les époques on "ex-agère" c'est à dire qu'on agit en dehors. Alexandre à la conquète du monde. Mais ce que nous enseigne l'épicurisme, considérant les humbles besoins  naturels, c'est que l'homme peut se destiner volontairement à autre chose que la capture guerrière et le viol. Si les désirs s'enflent  comme  voiles au vent, on peut réduire la voilure. Alexandre bien sûr, mais aussi Achille, et Ulysse sans fin errant de par la mer. Tous ils ex-agèrent parce qu'ils sont ex-agérés par leur démon. Peut-on concevoir, tout à l'inverse, une in-agération, action intérieure, force de recentrement, désir et plaisir selon le juste, paisible jardin du plaisir constitutif?