LE JARDIN PHILOSOPHE

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

26 juin 2009

D' un BONHEUR en deça du DESIR

La question du désir est au coeur de nos vies - et depuis Platon au coeur de ce qu'on appellle Philosophie. Philosophie : amour de la sagesse, ce qui implique désir de ce qu'on n' a pas, ajoutons pour notre propre compte, de ce qu'on a vraisemblablement perdu. En toute logique, et contre l'opinion commune qui pose la sagesse dans un avenir lointain, voire inaccessible dont la philosophie serait la voie d'accès, il faut poser que la sagesse est strictement antérieure à toute quête philosophique. Il en va de la sagesse comme de l'enfance : on la quitte avec un mélange de soulagement et de tristesse, et le reste de la vie se passe à en éterniser la nostalgie. Comme dit Amélie Nothomb : "et depuis il ne s'est plus rien passé". La sagesse est ce continent perdu qui hante nos mémoires, agace nos désirs et nourrit interminablement nos déboires. Mélancolie de l'art, mais plus profondément mélancolie de la philo-sophie, cette tard venue, cette exilée, cette veuve ténébreuse qui pleure à jamais son Eurydice. On se consolera par la course éperdue d'un désir toujours fuyant, toujours déplacé, métonymie inconsolable de l'objet perdu. Toute philosophie érige son Logos  sur le socle d'un deuil impossible.

Au coeur de la procédure philosophique nous pourrons débusquer un vide premier, un trou signifiant à qui  manque tout signifiant adéquat. Ce qui travaille là, ce qui manque là, cette béance originaire il est évidemment impossible de la nommer, de la circonscrire dans le langage. Elle est, en toute rigueur, d'avant le mot, d'avant le Logos conceptuel et discriminant. Et pour cause : c'est en elle est que se fonde la possibilité du mot. Un quelque chose, qui n'est pas une chose, si ce n'est par métaphore, comme l'enseigne le latin avec le "rem" qui donne "rien" et dont le sens premier est "chose". Le rien c'est cette chose que nous nommons telle, faute de mieux, et qui n'est en fait "rien" dont on puisse décliner la définition. Le rien nous habite et nous ronge, jamais nous ne savons ce qu'il est, toutes nos approximations échouent à le saisir, et comme on dit quelquefois : "je sais ce que je ne veux pas mais j'ignore tout à fait ce que je désire". Dans le langage, en deça du langage ce quelque chose qui n'est rien creuse un sillon, invisible et inexpugnable, qui ruine a priori toute tentative de vérité. "La vérité est dans l'abyme".

Est-il nécessaire d'ajouter que ne pouvant supporter l'insistance exaspérante de ce rien nous nous échinons à le revêtir de toutes les défroques imaginables, cupidité, exacerbation sensuelle, cultes, dogmes, idéologies, constructions intellectuelles, passions, quêtes du Saint Graal, extases mystiques - toute la gamme des di-vertissements, des dé-tournements, captures fallacieuses et ruineuses d'un sens introuvable - fantasme donc, et insistance du fantasme. Que l'on ouvre la boîte, voilà le Monstre - ce qui se montre en se dérobant - apparition, déperdition. "Voluptas atque horror" - l'horripilation!

Le désir, en somme, c'est cela : un trou dans la représentation, et nous voilà "cherchant", "chercheurs" c'est à dire, "circulant, tournant dans un cercle" d'autant plus vicieux qu'il nous semble fallacieusement conduire en dehors de la répétition, comme on voit dans l'image tragique du labyrinthe qui faillit engloutir Thésée. Le désir serait ce mouvement qui se veut créateur, traceur de routes, indéfiniment ouvert à la nouveauté des occurrences et qui, de par son origine même, son point de séparation initial, son pas fondateur se condamne à répéter le premier mouvement, la première fuite en avant, réitérant à l'infini la rupture indépassable de la perte. Désirer c'est projeter dans un futur indéterminé le rêve insensé de réconciliation, de retrouvailles, de réunification de l'être, abolition des fractures, réintégration du Tout. Procédure régressive, en fait, sous les oripeaux tapageurs de la nouveauté. Fuyant vers l'avenir on ne fait que répéter la perte en croyant à jamais l'abolir. Renversement de la temporalité, illusion constitutive, et du désir, et de la religion, et de la philo-sophie.

Une fois engagé dans ce sillon, pas de retour possible. On trace en avant une ligne qui fait éternellemnt retout, comme on voit dans Tintin tourner les Dupont. Ils s'imaginent avancer vers la ville proche et ne font que tourner en rond dans les sables du désert, ajoutant à chaque tour le tracé redondant de leur propre sillon. De même pour l'Histoire humaine : "toujours les mêmes choses, mais autrement" (eadem sed aliter : Schopenhauer). De même pour la philo-sophie: sublime et insupportable ratage.

Le bonheur, une illusion? Que non: une impossibilité. Sitôt engagé dans les défilés du signifiant vous êtes emportés. Et chaque pas vous éloigne et vous fait tourner. le désir et la philo-sophie : des ritournelles du même. Seule solution : faire retour.

Le but de la philosophie sera sa fin, son anéantissement volontaire. Leçon taoïste, chevaucher le vent et s'ébattre à l'origine des choses. Ou Pyrrhon : "non-différentes, immesurables, indécidables sont les choses". En deça de toute raison discriminante, conceptuelle, voici la plaine et le vent, le ruisseau et le sable. Et puis voici mes pas qui inscrivent dans le sable une trace que le vent efface aussitôt. En deça du désir et de ses pompes, de la pensée philo-sophante et inquiète voici la pure immanence de ce qui ne se distingue ni se réunit, abolition pure dans la silencieuse co-incidence.

S'il existe un bonheur, et si ce mot peut être autre chose qu'une plaisanterie, c'est en deça du désir, dans cette vérité sans forme et sans figure, dans cet "abyme" de non-connaissance qu'il séjourne, chose parmi les choses de la Surface Absolue.

Commentaires

Sagesse de l'amour

Je me souviens d'unn de mes profs de fac qui soutenait que phi-sophie pouvait sans contresens se lire non pas comme amour, désir ou ami de la sagesse mais à l'inverse comme sagesse de l'amour et du désir (sophiphilie). Voilà qui change tout car à placer le désir en second temps, précisément ce qu'il "s'agit d'assagir" par la sagesse, alors ce trou de la représentation, à défaut d'être gommé par l'idéologie ou le discours, deviendrait un élément de la sagesse initiale, ce autour de quoi danse la féconde illumination du non-savoir.

Posté par Démocrite, 26 juin 2009 à 11:46

Policé

" Au coeur de la procédure philosophique nous pourrons débusquer un vide premier, un trou signifiant à qui manque tout signifiant adéquat. Ce qui travaille là, ce qui manque là, cette béance originaire il est évidemment impossible de la nommer, de la circonscrire dans le langage. Elle est, en toute rigueur, d'avant le mot, d'avant le Logos conceptuel et discriminant. Et pour cause : c'est en elle est que se fonde la possibilité du mot. Un quelque chose, qui n'est pas une chose, si ce n'est par métaphore, comme l'enseigne le latin avec le "rem" qui donne "rien" et dont le sens premier est "chose". Le rien c'est cette chose que nous nommons telle, faute de mieux, et qui n'est en fait "rien" dont on puisse décliner la définition. "

Et nous nous sentons d'autant plus impuissants que toute parole est le produit d'un très ancien héritage culturel, d'un nombre important de contraintes, de règles.
Elle est aux antipodes de ce que l'être peut avoir d'indompté, de sauvage, d'irrationnel.
Pensons que même le style est conditionné, véhicule une mode, un esprit, une pensée.
Tout cela est bien policé.

Au point que l'on peut se demander s'il ne faudrait pas violenter les règles d'usage, la langue pour desserrer un peu le carcan.

Posté par Jean Louis, 26 juin 2009 à 14:21

et après?

desserrer, certainement. mais après? Toute la question est de savoir pour-quoi? Elargir le mode de compréhension et d'expression, bien sûr, mais ce n'est pas suffisant. L'étendue de la signification ne modifie pas le fait que ce qui compte échappe radicalement aux filets du sens. C'est le problème de la poésie : elle fait signe plus expressivement, mais les vraies "choses" sont en deça du langage.

Posté par gk, 27 juin 2009 à 15:27

Sophia

dans philosophia c'est le "philein" qui est en trop. Sophia devrait se suffire à elle-même. En elle s'épuise et se ruine toute philo-sophie. Aiussi la philosophie n'est-elle qu'une médiation, nécessaire peut-être, mais qui doit être dépassée- non vers le plus vers vers le moins. "le sage diminue tous les jours" Lao tseu.

Posté par pour Démocrite, 27 juin 2009 à 15:30

Pour quoi et pour qui.

Je pense que Krishnamurti aurait dit que ce que vous faites fait partie de la méditation.
Mais ce qui vous intéressera est peut-être dans « La fin de toute quête ». Il a dit :
« mais il y a mieux à faire que de décrire les choses : on peut aller à la rencontre de l’autre, en mettant en jeu les mêmes capacités, en partageant la même passion, en se mettant au même niveau que lui. Qu’est-ce donc que l’amour ? Sinon de rencontrer l’autre, et au même moment avoir la même flamme, être au même niveau ? C’est cela, l’amour, ne croyez vous pas ? Je ne parle pas ici de l’amour physique : je parle de cet amour qui n’est ni le désir, ni le plaisir. Rencontrer quelqu’un, partager avec lui la même flamme, la même perception du temps, la même passion -c’est cela, l’amour. »

Posté par Peaceful, 27 juin 2009 à 18:41

Relation interpersonnelle.

Vous nous taquinez, Peaceful...

" Sinon de rencontrer l’autre, et au même moment avoir la même flamme, être au même niveau ? C’est cela, l’amour, ne croyez vous pas ? "

Cet amour, qui suppose de perdurer, repose sur l'illusion que vous-même, Peaceful, vous en particulier, êtes devenu nécessaire au bonheur de l'autre ou, ce qui revient au même, que le bonheur de l'autre est né de la découverte de votre existence, à vous en particulier.
Ce qui vous confère une responsabilité et un pouvoir personnels, en tant que Peaceful.

Or, c'est une illusion de croire en l'existence d'une entité particulière, définie, permanente appelée Peaceful.
"Peaceful" ne désigne personne.

C'est la racine de la croyance en une entité individuelle que cette croyance en une relation interpersonnelle. L'autre me reconnaissant, moi, en particulier et comptant sur moi en particulier, et moi, croyant en cette reconnaissance et amour de l'autre pour moi en particulier.
Ce "même niveau" est une illusion. Vous ne trouverez jamais en quoi il consiste.
C'est la vie qui se manifeste ainsi, à ce moment.

Posté par Jean Louis, 28 juin 2009 à 07:58

Mouvement

Il y a dans l'amour de l'autre quelque chose qui nous appelle à la « transcendance », qui n'est pas une illusion, mais une réalité. Certains considèrent l’amour comme une lutte pour réduire l’autre à l’état d’objet. Cela arrive, mais cela signe plutôt la mort de l’un et de l’autre et de la relation. Pour moi, le désir amoureux, c’est le désir de communication et de communion. C’est un mouvement qui vise à abolir la distance avec l’autre et qui veut aussi se nourrir de son altérité, de sa différence. Ce mouvement ne peut se faire que s’il n’émane pas d’une entité figée, précisément. Mais le fait d’être inscrit dans un mouvement et dans un changement, ne veut pas dire que je ne suis pas une entité particulière. L’amour c’est selon moi une influence réciproque, un mouvement à deux, le mouvement de la vie que vous évoquez.

Posté par Peaceful, 28 juin 2009 à 11:22

Raison de vivre

Yes. Entité particulière et mouvement, tout est là, pourrait-on dire.

" un trou dans la représentation, et nous voilà "cherchant", "chercheurs" c'est à dire, "circulant, tournant dans un cercle" d'autant plus vicieux qu'il nous semble fallacieusement conduire en dehors de la répétition comme on voit dans l'image tragique du labyrinthe qui faillit engloutir Thésée. Le désir serait ce mouvement qui se veut créateur, traceur de routes, indéfiniment ouvert à la nouveauté des occurrences et qui, de par son origine même, son point de séparation initial, son pas fondateur se condamne à répéter le premier mouvement, la première fuite en avant, réitérant à l'infini la rupture indépassable de la perte. Désirer c'est projeter dans un futur indéterminé le rêve insensé de réconciliation, de retrouvailles, de réunification de l'être, abolition des fractures, réintégration du Tout. "

Et si ce n'était que la vie, pourquoi ajouter quoi que ce soit ?

Posté par Jean Louis, 28 juin 2009 à 12:42

?

Je ne comprends pas votre question.

Posté par Peaceful, 28 juin 2009 à 14:12

Idées

Eh bien tout ce que vous dites sur l'amour, et je n'y vois rien à redire si c'est votre façon d'en parler, se présente cependant pour moi comme un rajout en ce sens que : "transcendance", "communion", "se nourrir de son altérité" ....suppose déjà une certaine élaboration, une forme d'idéal ou de pensée sur l'amour. Ce n'est pas ce qui ressort dans l'immédiateté de la relation.

Par exemple, est-ce que l'autre aurait les mêmes idées et, surtout, est-ce qu'il leur donnerait le même sens.

Posté par Jean Louis, 28 juin 2009 à 17:33

C'est selon.

Dans l'immédiateté, vous pouvez être dans l’émerveillement, un état de transe et réagir inconsciemment. Il arrive aussi que vous disposiez d’une conscience claire et d’une formidable lucidité.

Posté par Peaceful, 29 juin 2009 à 00:46

Crépuscule des idoles

Une sagesse de l'amour peut, en effet, s'entendre comme un désir du peu, de la pauvreté sur le terrain de l'avoir et de l'appropriation(cf Epicure ou les Stoïciens) c'est-à-dire dans le rapport aux choses extérieures. Sagesse de l'amour est décroissance de l'amour (Eros) pour un accroissement de la vitalité et une réduction des attaches de toutes sortes.
Aux antipodes des représentations "ampoulées" et pleines de bons sentiments de notre Camarade Peaceful, je ne vois rien dans l'amour qui ait quelque rapport que ce soit avec "la transcendance", "la communion" ou "l'abolition de la distance à l'autre". Je pense comme Oscar Wilde que "la passion amoureuse consiste à ne faire qu'un, reste à savoir lequel !" L'abolition de la distance est suppression de l'altérité et par conséquent disparition de l'un ou de l'autre ou des deux.
Si l'amour peut exister comme sagesse, ce n'est que comme puissance, comme rapports de vitalité, comme énergie déployée, livrée au monde sans autre but que de sentir et d'expérimenter sa propre puissance d'exister. Le "véritable" amour n'a plus rien à voir avec le sentiment amoureux. Il est cette exigence de vérité (un amour du véritable) dans le rapport au réel, dans le rapport à autrui sous la forme de l'amitié (philia), dans la recherche du plaisir sans faire de mal ni à soi ni à personne (Chamfort).
Le reste me paraît quelque peu suspect, à la manière des arrières-mondes et des "belles" idées, comme s'il s'agissait de sauver à tout prix la dernière "idole", l'Amour.
Nietzsche a depuis longtemps fait carillonner le crépuscule des idoles...

Posté par Démocrite, 29 juin 2009 à 23:34

Amour-passion

La citation d'Oscar Wilde est amusante mais il faut voir l’abolition de la distance comme ouverture à l’autre. L’intimité, la proximité, l’empathie ou la sympathie n’impliquent pas de fait la dissolution de soi ou la confusion de soi avec l’autre.
D’accord pour la vitalité et la puissance de l’amour sans oublier que l’amour c’est aussi le respect de l’autre, le désir de le protéger et la responsabilité vis a vis de lui. Dans l’amour-passion, il y a le plaisir et le désir en plus. Si la passion peut tendre vers la dépendance, la possession et le manque de respect de l’autre, il ne demeure pas moins qu’il s’agit d’amour et que sa « sagesse », qui ne procède pas d’une quelconque morale ou d’une philosophie mais du sentiment lui-même, nous permet d’accomplir ce petit miracle de dépasser notre égocentrisme habituel. Comme le dit Jean Yves Leloup, « même dans un petit amour bestial ou érotique, il y a l’agapè, le grand amour éveillé, mais à l’état de graine. ».

Posté par Peaceful, 02 juillet 2009 à 00:06

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