La question du désir est au coeur de nos vies - et depuis Platon au coeur de ce qu'on appellle Philosophie. Philosophie : amour de la sagesse, ce qui implique désir de ce qu'on n' a pas, ajoutons pour notre propre compte, de ce qu'on a vraisemblablement perdu. En toute logique, et contre l'opinion commune qui pose la sagesse dans un avenir lointain, voire inaccessible dont la philosophie serait la voie d'accès, il faut poser que la sagesse est strictement antérieure à toute quête philosophique. Il en va de la sagesse comme de l'enfance : on la quitte avec un mélange de soulagement et de tristesse, et le reste de la vie se passe à en éterniser la nostalgie. Comme dit Amélie Nothomb : "et depuis il ne s'est plus rien passé". La sagesse est ce continent perdu qui hante nos mémoires, agace nos désirs et nourrit interminablement nos déboires. Mélancolie de l'art, mais plus profondément mélancolie de la philo-sophie, cette tard venue, cette exilée, cette veuve ténébreuse qui pleure à jamais son Eurydice. On se consolera par la course éperdue d'un désir toujours fuyant, toujours déplacé, métonymie inconsolable de l'objet perdu. Toute philosophie érige son Logos  sur le socle d'un deuil impossible.

Au coeur de la procédure philosophique nous pourrons débusquer un vide premier, un trou signifiant à qui  manque tout signifiant adéquat. Ce qui travaille là, ce qui manque là, cette béance originaire il est évidemment impossible de la nommer, de la circonscrire dans le langage. Elle est, en toute rigueur, d'avant le mot, d'avant le Logos conceptuel et discriminant. Et pour cause : c'est en elle est que se fonde la possibilité du mot. Un quelque chose, qui n'est pas une chose, si ce n'est par métaphore, comme l'enseigne le latin avec le "rem" qui donne "rien" et dont le sens premier est "chose". Le rien c'est cette chose que nous nommons telle, faute de mieux, et qui n'est en fait "rien" dont on puisse décliner la définition. Le rien nous habite et nous ronge, jamais nous ne savons ce qu'il est, toutes nos approximations échouent à le saisir, et comme on dit quelquefois : "je sais ce que je ne veux pas mais j'ignore tout à fait ce que je désire". Dans le langage, en deça du langage ce quelque chose qui n'est rien creuse un sillon, invisible et inexpugnable, qui ruine a priori toute tentative de vérité. "La vérité est dans l'abyme".

Est-il nécessaire d'ajouter que ne pouvant supporter l'insistance exaspérante de ce rien nous nous échinons à le revêtir de toutes les défroques imaginables, cupidité, exacerbation sensuelle, cultes, dogmes, idéologies, constructions intellectuelles, passions, quêtes du Saint Graal, extases mystiques - toute la gamme des di-vertissements, des dé-tournements, captures fallacieuses et ruineuses d'un sens introuvable - fantasme donc, et insistance du fantasme. Que l'on ouvre la boîte, voilà le Monstre - ce qui se montre en se dérobant - apparition, déperdition. "Voluptas atque horror" - l'horripilation!

Le désir, en somme, c'est cela : un trou dans la représentation, et nous voilà "cherchant", "chercheurs" c'est à dire, "circulant, tournant dans un cercle" d'autant plus vicieux qu'il nous semble fallacieusement conduire en dehors de la répétition, comme on voit dans l'image tragique du labyrinthe qui faillit engloutir Thésée. Le désir serait ce mouvement qui se veut créateur, traceur de routes, indéfiniment ouvert à la nouveauté des occurrences et qui, de par son origine même, son point de séparation initial, son pas fondateur se condamne à répéter le premier mouvement, la première fuite en avant, réitérant à l'infini la rupture indépassable de la perte. Désirer c'est projeter dans un futur indéterminé le rêve insensé de réconciliation, de retrouvailles, de réunification de l'être, abolition des fractures, réintégration du Tout. Procédure régressive, en fait, sous les oripeaux tapageurs de la nouveauté. Fuyant vers l'avenir on ne fait que répéter la perte en croyant à jamais l'abolir. Renversement de la temporalité, illusion constitutive, et du désir, et de la religion, et de la philo-sophie.

Une fois engagé dans ce sillon, pas de retour possible. On trace en avant une ligne qui fait éternellemnt retout, comme on voit dans Tintin tourner les Dupont. Ils s'imaginent avancer vers la ville proche et ne font que tourner en rond dans les sables du désert, ajoutant à chaque tour le tracé redondant de leur propre sillon. De même pour l'Histoire humaine : "toujours les mêmes choses, mais autrement" (eadem sed aliter : Schopenhauer). De même pour la philo-sophie: sublime et insupportable ratage.

Le bonheur, une illusion? Que non: une impossibilité. Sitôt engagé dans les défilés du signifiant vous êtes emportés. Et chaque pas vous éloigne et vous fait tourner. le désir et la philo-sophie : des ritournelles du même. Seule solution : faire retour.

Le but de la philosophie sera sa fin, son anéantissement volontaire. Leçon taoïste, chevaucher le vent et s'ébattre à l'origine des choses. Ou Pyrrhon : "non-différentes, immesurables, indécidables sont les choses". En deça de toute raison discriminante, conceptuelle, voici la plaine et le vent, le ruisseau et le sable. Et puis voici mes pas qui inscrivent dans le sable une trace que le vent efface aussitôt. En deça du désir et de ses pompes, de la pensée philo-sophante et inquiète voici la pure immanence de ce qui ne se distingue ni se réunit, abolition pure dans la silencieuse co-incidence.

S'il existe un bonheur, et si ce mot peut être autre chose qu'une plaisanterie, c'est en deça du désir, dans cette vérité sans forme et sans figure, dans cet "abyme" de non-connaissance qu'il séjourne, chose parmi les choses de la Surface Absolue.