Dionysos était présent, l'autre soir, invisible mais présent. Dans les bosquets touffus et fleuris, sous la lune espiègle et rêveuse, et dans les chants, et dans le coeurs. Ce fut une belle fête! Je me crus un instant dans les jardins d'Athènes pour les grandes Dionysies, en plein été, alors que de toute part montait le vaste chant de la terre, des vignes et du vin. Ne manquait à ma joie que le bouzouki pour parfaire une bienheureuse illusion, et l'ivresse des femmes courant en tous sens pour éveiller, stimuler le désir assoupi. La Fête des Muses est une bien belle chose!

Après la fête, le sommeil. Mais trop souvent Morphée se fait attendre. Je me tourne et me retourne sur ma couche, impatient de dormir enfin, de plonger dans la bienheureuse inconscience du néant, mais on dirait que le corps se rebiffe, que l'esprit s'emballe. Les heures passent, je me tourne et me retourne, je somnole un peu, et je me réveille encore, et je fais de hideux cauchemars, et je transpire et je m'énerve, et le temps passe. Souvent, lassé de sentir mille fourmillements dans les jambes, les crampes qui menacent, la peau qui  frémit, parcourue de spasmes et de triraillements, je finis par me lever, je titube vers mon atelier, et là, dans la fraîcheur retrouvée, je m'assieds en méditation, et je me laisse aller à cette déraison intérieure, à cette agitation qui me dévore. Je laisse se calmer le souffle, je me concentre sur les senasations, je régule les mouvements de la sensibilié et de la sorte je gagne lentement le pays de la sérénité.

A chaque fois je m'émerveille de la puissance de cet exercice. Le corps s'assagit sans effort, les muscles se relâchent, la respiration devient régulière, puis de plus en plus profonde, calme et détendue. Les émotions s'apaisent du moment que je les accepte, dans leur venue et leur passage, sans effort particulier, sans intention particulière. Les pensées se décantent, les soucis s'envolent. C'est une autre terre qui se donne à voir, toute intérieure, où les démons perdent leur férocité, les émotions leur tranchant. C'est la nuit profonde. Tout est calme dans la rue. Pas de passant, pas d'oiseau, pas de bruit. Profondeur jusque sur la surface des choses. Rien n' a changé pourtant, mais un homme nu est assis là qui ne se soucie plus, pas même de dormir, et c'est dans cette non-volonté que les volontés s'apaisent. Et ce corps si agaçant, ces sensations épidermiques, ces stimulations incontrôlables et fâcheuses, où donc sont-ils passés? C'est merveille de produire à peu de frais ce que ni le vouloir ni la crispation et l'effort ne peuvent atteindre. Après quoi il ne reste qu'à se recoucher et à se laisser glisser.

Demeure la question : pourquoi tant d'agitation? De nature je suis un faux calme. Sous les apparences d'une aimable complexion je dissimule difficilement une grande nervosité, qui est comme le revers d'une forte concentration mentale. Sans doute que je pense trop. Et avec trop d'intensité. Je suis fortement affecté par les événements, extérieurs et intérieurs, et je manque très évidemment de surface protectrice, d'enveloppe psychique. D'où une irritabilité excessive, une réactivité souvent pénible, mais si riche de sentiments et de pensées! Que serait un philosophe que rien n'atteint ni ne perturbe? Certains ont voulu parvenir à une sorte d'insensibilité (apatheia), d'égalité intérieure et de détachement (ataraxia) qui les préserveraient du trouble. Mais par là ils ne font à rebours que confesser leur primitive et native hypersensibilité. Aussi faut-il lire les philosophes non sur leurs déclarations officielles mais sur leur nature cachée. Sans doute l'idiosyncrasie d'un philosophe est-elle originellement sensible, à la limite du pathologique.

Il arrive au vieux Kant, réputé inébranlable comme une pierre et monotone comme une montre suisse, de s'avouer hyperémotif et mélancolique jusqu'à la sensiblerie! Je m'intéresse plus au tempérament et à la vie intime des hommes philosophant qu'à leur doctrine, qui n'est qu'une construction réactionnelle destinée aux naïfs!

Ce trouble récurrent dont je constate en moi les effets désagréables n'est pas à négliger. Ni à cultiver. C'est le symptôme d'une grande et profonde révolution intérieure. Je suis l'acteur et le témoin d'une mutation que j'ai voulue et qui, dans le même temps me dépasse. Acteur à demi. Agi pour tout le reste. Quelque chose bouge, que je dois accompagner de mon mieux plutôt que de chercher à le conduire. Ce quelque chose veut pour moi, en moi, et parfois contre moi. Laissons-le faire de lui-même sans chercher à le diriger, ni l'entraver par de spécieuses et inopportunes interprétations. Encore une fois, laissons l'inconscient dynamique faire le travail. Faisons silence, observons, accompagnons. Gageons que si le moi ne sait pas, l'inconscient saura pour lui. "Ne fais rien, le grand Tao fera pour toi".

Ces rêves il faut les laisser se dévider. Ces émotions se déployer et passer. Ces pensées se décanter. J'assiste, haletant et fiévreux à mon propre dépeçage, avatar meurtri et tardif du dieu Dionysos lacéré par les Nymphes! Mais qu'importe! Toujours Dionysos renaîtra de ses funérailles, et dans les vignes, et dans le vin, et dans les collines enfiévrées tracera sa route, escorté de Ménades  lubriques et de poètes inspirés!