Spinoza définit le Bien suprême, et l'accès à la plus grande béatitude : "amor intellectualis dei". Cela se traduit : amour intellectuel de dieu. Mais tout ceci est du langage codé. Intellectualis : intellectuel, mais dans un sens très particulier, quand on se souvient que l'intellect, pour Spinoza représente le troisième genre de connaissance, le plus élevé : savoir la vision intuitive et unitive de la plus absolue réalité, contrairement à l'opinion qui n'est que particulière et partisane, et à la raison qui ne connaît que par concepts et combinaison de concepts. L'intellect s'élève à la contemplation parfaite de la Substance infinie, entendons de la Nature divine, infinie, et infiniment créatrice. Quant à dieu, c'est un autre nom de cette même Nature : deus sive natura : dieu ou la nature. L'amour intellect de diieu est la compréhension de la suprême réalité de la nature, omniprésente et omnicréatrice.

Les Stoïciens d'abord, Nietzsche ensuite, disent : amor fati, amour du destin. Cela signifie un accord en profondeur avec l'ordre universel pour les Stoïciens (la Raison universelle qui gouverne tout), et pour Nietzsche l'affirmation dionysiaque de la volonté de puissance, ce nom énigmatique de la créativité de nature.

Amor dei, amor fati, il s'agit toujours d'amour. Mais d'un bien étrange amour : étranger à la plupart, non point amour du semblable, amour du prochain et du proche, amour particulier et contingent, mais amour absolu, sans condition ni réserve, et non d'un "objet", fût-il le plus sublime comme est dieu pour le mystique, mais amour de ce qui dépasse et englobe tout objet concevable et singulier : amour de l' Absolument Tout, de la Totalité, de l'Immense, de l'Immanent sans exclusive. Amour inconditionnel, sans cause, sans objet, sans début et sans fin. Gratuité sans reste, et Gratitude.

Pour ma part, si je peux assez aisément concevoir ces nobles dispositions métaphysiques, il me faut plus de chair, de sang et de tripe pour intégrer cet amour comme amour, et non comme simple disposition, fût-elle intuitive. Aussi je préfère me tourner vers ce que j'aime vraiment pour y éprouver charnellement et sensitivement l'intensité et le contenu de cet amour. Et que puis-je trouver? Je vois des arbres, des écureuils dans les feuillages, des nuages, des averses, des ciels gris, mouillés ou divinement clairs, des champs, des prairies, des forêts, des montagnes, des pics et de vallées, et puis d'innombrables animaux, et dans mon coeur une efflorescence de sensations et de sentiments amicaux, conviviaux, quasi fusionnels, une sorte d'émotion indistincte et infiniment douce, et paisible, une "charis" épicurienne, grâce donnée et reçue, sympathie vivante pour le vivant, accointance charnelle, érotique, consubstantialité émotionnelle, participation aimante à la vaste nature universelle. Non que je me leurre un instant sur le caractère dangereux de mainte réalité naturelle : le monde n'est pas une nursery. Mais quelque chose de plus intense que toute réflexion critique, quelque chose de plus fondamental que l'intellect emporte tout mon être vers une source intérieure où s'abolit le clivage entre la pensée et le sentiment, la raison et le sensoriel, où éclate toutes nos discriminations mentales au profit d'une immersion dans cet "océanique" de l'immanence.

Je plains de tout coeur le bon docteur Freud d'avoir méconnu cela  : dans sa réponse à Romand Rolland il a vraiment raté le coche. Trop intellectualiste, trop hébraïque pour saisir la nature de l'amour. Trop obsessionnellement attaché à ses catégories de l'oedipe et de la névrose familiale pour se détacher des romans et des scènes de théatre, trop rationaliste pour accéder humblement et innocemment aux couches enfantines et inconscientes de la psyché. Trop théologien pour se détacher des visages du dieu personnel, rabbinique ou christique. "Régression à l'infantile" - voilà ce que devait être cet attachement aux forces et formes archaïques de la vie. Le "sentiment océanique" de Romain Rolland, ou de Ferenczi, qu'était-ce sinon du primitivisme, de l'infantile, nécessairement. Mais que fait-il de Hölderlin ( Hyperion, les Grandes Elegies) que fait-il de Goethe - qu'il vénère par ailleurs, que fait-il d'une longue tradition pré-chrétienne, antireligieuse et païenne qui a célébré Venus et Aphrodire, la Natura Naturans et - risquons le mot : l'amor naturai, l'amour de la nature?

Revient la question cruciale de Lucrèce. Pourquoi les hommes ont-ils déserté la terre pour se perdre dans les nuages obscurs des représentations religieuses? Pourquoi des dieux, des prêtres, des cultes, des angoisses, des affres sacrificiels, la terreur et la mort? Pourquoi ce détournemlent catastrophique, cet exil du corps et de l'âme? Pourquoi les lamentations sur les autels, les craintes et les rites funèbres? Et surtout, pourquoi cette abjecte anxiété qui mulltiplie le désert? Pourquoi l'irréel, la fantomatique, le fantasmatique a t-il étouffé toute joie, stérilisé, éradiqué toute volupté, vicié tout authentique amour?

"Amor naturai" ! C'est dans cette expression que je vois l'essence de toute révolution à venir, la quintessence de tout amour, de toute affirmation de la vie, de toute sérénité. "Il n' y a que du réel", cela aussi serait une idée juste, si nous pouvions comprendre un peu mieux ce qu'est le réel. Point n'est besoin d'introduiure quelque principe explicatif, quelque divinité causale, quelque "premier moteur", quelque Cause des causes, ou une origine, ou un début ou une fin. Pourfendons allègrement le nuage nauséabond des représentations, écartons les voiles obscènes, pour ne considérer que le mouvement universel des choses telles qu'en elles mêmes...

La pure Surface nue, à jamais - la Surface.