La conception freudienne de l'inconscient est essentiellement réactive : l'inconscient est pensé comme une machine à refouler, cliver, ou forclore l'insupportable ( le réel, les pulsions, le fantasme, l'angoisse interne). Il s'agit toujours de maintenir un certain degré interne de "supportabilité" selon le fameux principe de plaisir-déplaisir. D'où cette conception du moi régulateur : pris en tenaille entre les exigences matérielles et sociales du monde externe, les impulsions de l'inconscient pulsionnel (le ça), les obliogations et identifications de l'Idéal et du surmoi, le malheureux Moi, voué au conflit et à la guerre interne, ne peut espérer plus que de calmer le jeu en composant avec ces forces indestructibles. Le moi se voudrait maître dans sa maison, mais il est un roi sans sujet, au plus un premier ministre qui expédie les affaires courantes sous l'oeil scrupuleux et terrifiant des instances inconscientes et des puissances externes. D'où cette difficulté du vivre qui semble sans solution, si ce n'est que d'aménagements, de compromis ou de compromissions.

Certes, cette théorie ébauche une conception active de l'inconscient dans la vision du ça, réservoir des pulsions de vie et de mort, "marmitte bouillonnante" dont nous ne savons pas grand chose, ensemble plutôt hétéroclite de puissances obscures liées à l'énergie vitale, source de tout désir et de tout fantasme. Freud semble épouvanté par ce spectre sauvage, inculte et indomptable qui semble plonger ses racines dans l' ancienne barbarie primitive, dans les strates ténébreuses d'une "nature" originelle, invincible, inéducable, toute puissante, à l'image de ces Titans et de ces Cyclopes de la mythologie dont on ne peut réduire la force que par une sorte de refoulement massif. Zeus, avec l'aide de tous les dieux, repoussant les Titans dans le Tartare, d'où monteront interminablement les plaintes et les hurlements des monstres déchus. Pour faire bonne mesure Freud ajoutera que le refoulé fait inexorablemnt retour dans le symptôme ou le délire. Ni les Titans, ni le ça ne renonceront à troubler l'ordre apparent de la psyché. De fait la lutte contre l'irruption pulsionnelle durera toute la vie, sans espoir sérieux de calme et de sérénité.

Freud découvre l'inconscient mais c'est pour le craindre et le refouler. La cure ne sera jamais qu'un travail de substitution : le conflit pathologique de la névrose cédera progressivement la place à une nouvelle organisation psychique sous le contrôle des instance culturelles. Logos remplace Chaos. Une nouvelle conception de la Culture permettra d'intégrer certains aspects de l'inconscient ( par exemple la sexualité infantile, les stades de la libido) dans une conception élargie et mobile de la santé. Ce n'est pas rien, mais je me demande toujours si le jeu en vaut la chandelle. Freud lui-même, sur le tard, ne manque pas de s'interroger sur la pertinence d'un projet qui trop souvent échoue dans l'interminable répétition, sans véritable mutation psychique, ni libération significative.(L'homme aux loups)

Je vois deux directions pour tenter une approche dynamique de l'inconscient : Jung et Groddeck. En introduisant la notion d'inconscient collectif Jung ouvre un nouveau champ de recherches : l'inconscient déborde en profondeur les aléas de l'histoire personnelle pour plonger ses racines dans le vaste passé des générations antérieures. Plus encore il est possible de décrire certaines structures archétypales dont la puissance se mesure aisément. L'archétype est une forme plastique d'énergie, d'émotion, de puissance, totalement étrangère au conscient, liée à l'énergie instinctuelle, comme un passage progressif de la nature à la culture. Par exemple l'imago de la mère déborde complètement l'image de telle mère effective pour englober toute une mythologie "maternelle", complexe ténébreux d'affects, de passions, de représentations, d'images, de fantasmes, telles Cybèle, Astarté, Isis, présentes en fait dans toutes les cultures, dissimulées à peine derrière les oripeaux des particularités régionales. Par exemple, dans Lucrèce, on trouve encore le récit des gesticulations orgiaques en l'honneur de Cybèle, déesse primitive et sanglante, Grande Mère cosmique à laquelle les fidèles font le don de leur phallus sacrifié, par opposition à Venus-Aphrodite la toute belle déesse de la volupté souveraine, acceptée, glorifiée dans le poème. Cybèle est la figuration secondaire d'un archétype dont la pleine saisie est impossible au conscient. Mais sa puissance, dans les tréfonds de l'inconscient, est absolument redoutable. (On peut penser aux prolongements littéraires et cinématographiques : la mère dévoreuse, la hideuse araignée du chantage et de la culpabilisation, hydres terrifiantes et sordides de la petite enfance qui poursuivent leur travail du négatif jusque dans l'âge adulte : voir Woody Allen) .

Malheureusement je ne puis suivre Jung plus avant. Il me fatigue avec ses références cryptochrétiennes, protestantes et alchimiques. Dommage. A nouveau la religion recouvre l'intellect de son voile.

Chez Groddeck je trouve une gaillardise des plus réjouissantes. Voilà un homme qui ne systématise, ne conceptualise pas. Il est au plus près de la souffrance de ses patients. Il écrit un livre flamboyant : "Le livre du ça", véritable brûlot contre les idées reçues en matière de médecine, de pédiatrie, de psychologie. Et surtout il oppose au ça de Freud (qui lui a piqué le terme) une conception beaucoup plus vaste de l'énergie psychique. Le ça n'est plus cette misérable antichambre de l'inconscient qui se heurte au Surmoi dans une lutte dérisoire et pathétique - dans la chambre close des fantasmes personnels d'un patient arbitrairement isolé de son environnement - le ça devient une gigantesque puissance cosmique dont l'"individu" n'est qu'une émanation transitoire et illusoire. Le petit Moi se dresse sur ses ergots sans savoir qu'il est de fait mené par un principe souverain, un dieu intérieur (et "extérieur" puisqu'il est la puissance universelle présente en toute chose), une puissance immanente, un deus-natura, une nature naturante qui fait naître (nasci, natura), croître (physis, genesis) vivre (zoè) et mourir (thanatos). Spinozisme actif, dynamisme, immanentisme, vitalisme.

Dès lors les oppositions tardives du soma (le corps) et de la psyché sautent. Où finit le corporel, où commence le psychique? Questions sans réponse et finalement sans fondement. Un corps-esprit : non plus la psychanalyse, mais la médecine psychosomatique! Et que vaudra l'opposition éculée entre nature et culture? "L'homme n'est pas un empire dans un empire".

Ouverture à la puissance initiante du symbole qui réunit les instances, démutiplie les significations, arborescent et magnifique! Splendeur de l'art, de la création en tous domaines, qui fait chanter la puissance d'exister, de danser! Figure juvénile de Dionysos, avec ses jouets divins, ses bacchantes inspirées, ses danses orgiaques, sa musique, son vin, son ivresse! Et plus subtil encore, un Apollon dionysiaque, artiste et poète, plongeant ses racines dans l'humus de la terre, gorgé de nectar et de rosée, élevant son chant de lyre sous les constellations solaires! Dionysos-Orphée revenant victorieux des Enfers, où il laisse ses oripeaux féminins, ses Eurydice et ses Perséphone, dansant, chantant sur les rivages et les prairies de l'âme!

GAUDEAMUS AMICI !