Il est bien des manières d'aborder la problématique de l'inconscient. Et d'abord, inconscient ou inconscients? De l'inconscient il en va comme du reste : c'est un mot, mais quelle est la force qui s'empare du mot, et pour quel usage? S'agit-il de pérenniser la souffrance en nous plongeant dans un déterminisme sans issue, en creusant sans fin le sillon obscur de la culpabilité, du ressentiment et des passions tristes? S'agit-il de nous convaincre de l'impossibilté de toute déclinaison, de tout clinamen novateur, de toute liberté de créer? Dans ce cas soyons freudien ou lacanien, on trouvera toujours quelque raison de chanter les lois sinistres du conditionnement et de la répétition. : l'inconscient est structuré comme un langage, le sujet est attelé interminablement à la chaîne des signifiants, cloué à la roue d'Ixion, pauvre pantin d'un désir irrévocablement aliéné à la dictature de l'Autre, concaténé par un fantasme indéchiffrable, et renvoyé pour finir au semblant et à l'aliénétion sociale. "S'identifier sans s'identifier" - ah la belle formule! Même une chatte y perdrait ses petits.

Je préfère, et de loin, une conception plus dynamique. Après tout, pour paraphraser Epicure, il n'y a pas de nécessité à se plier à la nécessité, et c'est pensée et manie de théologien que de débusquer partout l'araignée macabre de la nécessité. Ce que décrivent nos auteurs ce sont les mornes écuries du Samsâra. Mais qui nous contraint à butiner sans cesse les fleurs délétères du Samsâra? Il faut prendre acte de ce qui nous conditionne, non pour éterniser le retour, mais pour s'en délivrer, pour danser! Or que voyons-nous? Au mieux l'adaptation critique, au pire la dépression, et entre les deux l'analyse interminable. Et pourquoi cela? Par quelque maladresse du thérapeute, ou pour des raisons structurelles? Si l'on soupçonne toutes les formations mentales, si l'on harcèle sans pitié toute ébauche de création en y lisant quelque coupable intention incestueuse, on finit par détruire le ressort intime de l'élan vital, par une sorte de culpabilisation monstrueuse qui pollue toute pulsion, toute image, toute pensée, tout désir. Il ne reste au sujet que le spectable macabre de ses yeux exorbités, en face de Perséphone.

L'analyse est interminable par définition. On commence par plonger dans les mécanismes de la répétition, en croyant sincèrement y débrouiller quelque logique ultime qui nous délivrerait, et puis, mécaniquement, on génère un renforcement pathétique de la répétition par la répétition même, selon un cercle logique que rien dès lors ne pourra rompre, hormis un saut volontariste hors de l'analyse. Si la répétition nous conditionne comment pourrait-elle nous libérer? C'est le même paradoxe que la religion : si la vie est mauvaise nous sommes dans la souffrance. On nous expliquera qu'il faut souffrir encore pour nous libérer de la souffrance, et pour finir, ne voyant nulle solution ici bas, on nous raconte des sornettes sur la béatitude dans un au delà fantaisiste, censé  réconcilier la vertu morale et l'inaccessible félicité (Kant).

Mais laissons cela. Il y a une autre ligne spéculative et pratique, de Spinoza à Groddeck, qui affirme l'inconscient dynamique, créateur, initiateur de vie, d'art, de plaisir, et - osons le mot - de jouissance. "La philosophie est une méditation de la vie non de la mort". Lorsque Sinoza affirme que le désir est l'essence de l'homme il n' y voit nulle malice, nul satanisme de l'Autre, nulle abjection morale, nulle culpabilité, nulle indignité. Le désir c'est l'élan vital. Et quel mal y aurait-il à vivre, à désirer conserver et accroître  sa puissance d'exister, sa perfection? Le mal, car le mal existe évidemment, c'est dans la dépendance inévitable aux puissances externes qu'il faut le rechercher, et non dans quelque vice originel, quelque "péché originel" de la nature humaine. Sinistre invention de prêtre, que de nous condamner à la naissance même, de marquer notre naissance du sceau de l'infamie, comme si naître était en soi une faute, un vice, une malédiction, mieux, un crime contre nature! Il fallait du génie pour concevoir une nature qui se retourne contre soi, en affirmant que la naissance naturelle est contre nature! Et pour concevoir un dieu sadique exigeant le sacrifice du nouveau-né, des pulsions et du désir, et de toute joie de nature!

Je retrouve en moi mes indignations d'enfant, mais avec l'acuité et la gravité de l'homme mûr, plus scandalisé que jamais de ce mauvais tour qui nous a été infligé! Comment a-t-on pu inventer un dieu qui nous somme de nous nier, de nous expurger, de nous émasculer, de nous évirer au bénéfice d'une instance fantasmatique et perverse? Qui donc, qui donc est le Grand Pervers?

Je vois partout autour de moi refleurir les pétales et le pistil de la culpabilisation. Notre époque renoue étrangement avec l'ère des inquisiteurs et des sorcières. Le remugle infâme de la réaction de partout nous obsède, nous gangrène, pollue notre joie. Ma génération, qui s'est enflammée d'espérance, d'orgie et d'enthousiasme voit inexorablement se fermer les portes de la vraie vie. Nous aurons tout connu, tout exploré, tout expérimenté pour nous voir, en fin de course, patauger dans la souille. De tous côtés, l'Infâme aux mille bras, l'Hydre abominable repousse, étend ses tentacules aux parages de l'horizon. Et dans cette débâcle généralisée une part, et non des moindres, revient à la théologie psychanalytique.

Il faut renouer avec les grandes intuitions libertaires de l'inconscient dynamique. Selon deux directions principales. D'abord la théorie. En finir avec les conceptions réactionnaires, libérer le terrain pour une autre vision de l'inconscient : affirmation, irresponsabilité, innocence, gratuité, créativité. Dynamisme de la pulsion. Inventivité des forces. Positivité du désir. Elan vital. Groddeck contre Freud. L'art et la création contre l'analyse. Le Clinamen contre la répétition. Eternel Advenir. Eternelle naissance des soleils du fond obscur et fécond de la nuit. Apologie de la lumière, et gloire d'Appolon.

Puis le problème de la thérapie. Hélas nous sommes malades de notre passé, de nos ancêtres, de nos héritages diaboliques. Analyser? Mais jusqu'à quand? Toute la vie, et jusque dans la mort, jusque dans la vie éternelle? Jusqu'à laisser à nos enfants le lourd fardeau de la récrimination, de la culpabilité et du remords? Analyser ou expulser? Il faut de la force pour expulser, de l'agressivité saine pour expulser, pour oublier, pour détruire à jamais, pour faire place. Dionysos destructeur et constructeur. Dionysos traceur de routes, toujours déplacé, toujours ailleurs, dé-rivant, dé-lirant, délivrant. Dionysos génie de la métamorphose, lui qui efface la route prise et ouvre à jamais de nouvelles routes, inespérées, radieuses et fécondes.

Et pour finir se confier soi-même sans réserve à l'inconscient qui délivre et qui crée.