Je crois avoir défini à peu près en quoi consiste le continuum psychique. Métaphoriquement c'est une ligne de sensation interne, de sentiment et de pensée, qui établit, contre les fluctuations de l'affect et le hasard des idées, la constance interne et la continuité de la conscience. Cette ligne ne va pas de soi, elle est l'oeuvre du MOI. Aussi est ce dans Epicure que nous trouvons les éléments discriminants qui permettent de la penser comme l'oeuvre du philosophe : plaisir de penser, pensée du plaisir. Et non point dans la vertu stoïcienne ou religieuse qui est l'effet d'une volonté sans cause, je veux dire sans fondement interne authentique. Seul le plaisir, le plaisir constitutif comme sensation de base de la totalité de l'organisme, peut assurer le fondement nécessaire et suffisant de l'aponie et de l'ataraxie, dont la somme constitue précisément l'eudaimonia, la félicité.

Je dis bien félicité et non bonheur, puisque l'étymologie elle-même nous enseigne que le bon-heur est la rencontre favorable du sujet et de l'objet, donc aléatoire et éphémère. Le bonheur ne saurait durer puisqu 'il est dépendant de la présence de l'objet. Parler de félicité, tout au contraire, c'est mettre l'accent sur la congruence interne du moi et de sa représentation. Je me contente de moi parce que l'objet ne m'est plus indispensable pour être en félicité. Mais alors, quelle est cette autosuffisance qui peut sembler suspecte, notamment à un disciple de Lacan qui ne cesse de répéter que le désir est le désir de l'Autre, et que le sujet est irréversiblement décentré, désubjectivé, entraîné dans la course métonymique des signifiants (de l'Autre, par définition)? Je réponds que c'est là le propre de la névrose, sa défintion cardinale, mais que pour autant elle n'est pas une donnée indépassable. L'enseignement macabre de Lacan c'est qu'il faut se plier à cette nécessité indépasable de l'aliénation au langage, sous peine de dérive psychotique. Mais que le psychanalyste se croie tenu de socialier et de normer à tout de bras, c'est son problème, pas le nôtre. Une philosophie qui s'arrête aux portes de l'aliénation pour la déclarer indépassable est une idéologie de prêtre, une théologie. Le dieu mort se voit ressuscité sous les espèces du Grand Autre et de sa tyrannie du langage. ("Tout est langage"). Eh bien non! Tout n'est pas langage, et vos échecs de cure le prouvent à l'envi!

L'enseignement de Démocrite, d'Epicure, de Diogène, de Bouddha, de Spinoza, de Nietzsche et de bien d'autres, c'est tout à l'inverse qu'il est possible d'atteindre une sérénité supérieure, de tracer une ligne subjective et crétrice qui dépasse les conditionnements socio-culturels et biographiques. Euthymie chez Démocrite, eudainomia chez Epicure, nibbâna chez Bouddha, félicité chez Spinoza, volonté de puissance chez Nietzsche, qu'est ce donc sinon une affirmation contre la résignation des dévots? Bien sûr il ne suffit pas d'évoquer une liste de créateurs pour être quitte de cette tâche grandiose et difficile : la libération. Encore faut-il inventer et parcourir le chemin par soi-même. Philosopher c'est exactement cela.

Il n' a que deux choix possibles : ou l'idéologie ou la philosophie. L'idéologie c'est de croire que c'est le langage qui fonde le réel, lui donne sens, consistance et valeur. L'idéologue, religieux ou profane, est toujours un sectateur du sens, un cagot de la finalité. Il veut des certitudes, et l'obstination jusqu'à la mort s'il le faut. Toutes ses représentations ne visent qu'à plier ce qui est à ce qu'il veut. Désir, délire, mais jamais la caducité, l'impermanence, la précarité, la vacillation, la déclinaison aléatoire. Tortionnaire dans sa chair et son âme il n'aime que l'odeur du cadavre, la putréfaction et la mortification. Ne nous y trompons pas : dans le socius, quoi qu'on fasse, l'hétéronomie est de règle, la liberté impossible. On peut changer  de système, on ne sort jamais du système. Aussi le langage, l'ordre symbolique, la Loi ne font-ils jamais, malgré leurs éventuels progrès vers l'émancipation, un vrai fondement pour la vie philosophique.

"Le maire de Bordeaux et Michel de Montaigne ont toujours fait deux". Le rôle, quel qu'il soit, est toujours masque de théâtre, "hypocrisie" et parade. Cela ne va pas sans avantage. La nudité est difficile, voire impossible. Mais sous le masque? Un autre masque?

Epicure disait : "cache ta vie". Il proclamait la souveraineté dans l'"ek-chorèsis" - hors du choeur des citoyens et des aliénés : vie ouverte vers l'Immense, le sans-mesure de l'éternelle Physis. La figure de la divinité c'est forcément Aphrodite, la Venus-Natura, et la félicité c'est nécessairement la constance du plaisir constitutif, en quoi consiste l'achèvement des lois et facultés créatrices de nature. La félicité c'est nécessairement la congruence de ma nature à la vaste nature universelle.

Encore un mot : cette position est celle de l'irresponsabilité éthique. "Je" est justifié de toute éternité comme élément de l'immense processus, apparition, apparence, apparaître, - un éclair dans la vie universelle. Je n'étais pas, je fus, je ne suis plus. Apparition, disparition : aléatoire et nécessaire.