Sentence 41 : " Il faut à la fois rire, vivre en philosophe, diriger sa propre maison, et encore nous servir de tout ce qui nous est propre, et ne jamais cesser de prononcer les formules issues de la droite philosphie".

"Gelan hama dei kai philosophein" : il faut tout ensemble rire et philosopher. Remarquons que la première chose à faire en cette vie est de rire, avant même que de philosopher, et tout en philosophant. Quoi que l'on puisse en dire c'est le rire qui est cité en premier, ce qui est pour le moins singulier de la part d'un réputé sage, dont la gravité est par ailleurs proverbiale. Mais on devine ici un héritage très évidemment démocritéen, s'il est entendu, selon la légende, que Démocrite riait toujours, et des choses agréables, et des fâcheuses, et de la bêtise même, et de l'horreur, au point de passer pour fou. Mais Epicure ne se résume point à une imitation de Démocrite. Je note que cet aspect de sa pensée et de sa pratique n'a point attiré suffisamment l'attention dans la présentation que l'on fait d'ordinaire de sa philosophie. Rions donc, et avant toute autre activité, et rions de tout, s'il est entendu que le rire est l'expression d'une humeur saine, gaillarde et détachée. Rions encore et encore, et du monde humain, et de nous mêmes, s'il est entendu que nulle gravité ne se justifie au delà d'une certaine borne de raison. Dérisoires nos attachements et nos passions, risibles nos craintes de la mort et des dieux, ridicule notre acharnement à souhaiter l'illimité de la jouissance dans un corps et une durée finis.

Rire est avant tout un acte physiologique d'expulsion de l'air contenu dans les poumons, des toxines emmagasinées dans l'organisme : une saine explosion de joie qui libère les tensions et remet en circulation le tonus vital. Rire : un acte hygiénique,  une promesse de santé, que dis-je, une expression de la pleine santé elle-même, et organique et psychique. Je ne parle pas ici du ricanement, du rire nauséabond du méchant, du sarcasme et de l'ironie. Même Socrate ne savait pas rire d'un rire de santé. On devine en lui je ne sais quelle arrière-pensée, quel calcul sordide, quelle tactique de désorientation et de ressentiment visant à déstabiliser le protagoniste. Ici, rien de tel : nous rions parce que nous éprouvons un grand plaisir à voir les choses se dérouler dans le vide, et le calme de la mer, et la tempête, et les armées en marche, et les folles ambitions, et les pièges de la passion, - et notre vanité même nous est plaisir à être contemplée sans fard! Qui sait rire de soi ne craint plus de rire de tout, de se sentir désengagé, désenkysté, désintoxiqué, et libre enfin dans son organisme, sans réserve.

Rire, ah quelle abomination pour le dévot : ridere est diabolicum! Les moines ne rient pas, ils exsudent la  mélancolie, l'acédie et la haine de tout ce qui est joie des sens, du sexe, volupté, expression débridée, liberté de mouvement, danse et musique! Ce  qu'ils ne comprennent pas, ces suppôts du ressentiment, c'est l'alliage nécessiare du tragique et du rire. Dans le rire ils soupçonnent la nonchalance, la légèreté, la gaîté, le vagabondage, l'errance et l'irresponsablité. Dans le rire ils voient le diable, ou l'enfant, ce petit diable inéduqué. Ils ne comprennent pas que l'intelligence la plus haute exige le rire comme achévement, dépassement du négatif dans la reconnaissance du négatif même! On rit des dieux parce qu'ils ne sont qu'immortels, et qu'ils ne peuvent vivre d'une véritable vie de conscience. On rit des Titans et des Cyclopes parce qu'ils ne savent que tuer et gémir dans le Tartare. On se rit des hommes enfin de ce qu'ils ne savent que la vie est brève, le bonheur accessible, la volupté facile, et la terre généreuse. On se rit de soi-même enfin, parce que le sérieux lui même, y compris le sérieux philosophique, prête à rire!

"Tout ensemble, à la fois" - rire et philosopher. Et n'est-ce pas tout un, s'il est évident que la raison d'être de la philosophie c'est le bonheur dans la santé? Aponie du corps, ataraxie de l'âme, équilibre et harmonie du corps-esprit. Rire est hygiènique, philosopher c'est à la fois de l'hygiène et de la médecine. Le philosophe est un psych-iatre, un médecin de l'âme, un thérapeute, quelqu'un qui prend soin des autres et de soi.  Quelqu'un qui aide à construire ce continuum, par delà les aléas de l'humeur, des sensations et des émotions, ce continuum de stabilité sereine et contemplative, ces "templa serena" intérieurs qui nous mettent relativement à l'abri des orages. (Voir Lucrèce : suave mari magno).

"Gouverner sa maison et user de toutes les autres choses qui nous sont propres". Retour à l'empirique, au fa milier, au proche, au commun. Mais l'avons-nous vraiment quitté? Jamais. En toute chose, et familière et grandiose, et prosaïque et sublime, toujours c'est le même esprit qui régente nos vies, sans élévation suprahumaine, sans déchéance dans le Tartare, mais sur le plan infini, immanent de la nature, sur la surface absolue. Quoi qu'il fasse, le sage est toujours chez lui parce qu'il ne quitte jamais le plan universel des choses de la nature, fût-il par ailleurs sur une  comète ou dans les profondeurs de la terre. Une seule nature, une seule réalité cosmique. Le philosophe ne quittera pas le soin de sa maison, de sa femme, de ses enfants, de ses animaux, de son jardin et des amis qui l'environnent. Nulle montagne sacrée, mais les bois et les fleurs de la vie commune, les chiens et les chats, les porcs et les lapins, l'humble savoir-faire du quotidien, la philosophie au ras du gazon, même dans les disputes les plus âpres, même dans la contemplation de l'infini. Après tout, les dieux, les étoiles, les animaux et les hommes sont de même nature, agrégats d'atomes dans le vide.

Il est dans cette pensée je ne sais quelle noble humilité qui me ravit. Comment ne pas souscrire à la fin de cette sentence : " ne jamais cesser de proclamer les maximes de la droite philosophie". Orthè philosophia : rectitude sans raideur. Fermeté souple. Equilibre toujours.