Hemingway soutenait que le mot "retraite" était le plus abominable de la langue française. C'est beaucoup dire. Mais il faut bien avouer que pour bien des gens, et surtout les hommes, elle représente un couperet qui ne peut que faire penser à la fatale Faux. Je conçois aisément que le travail professionnel soit pour beaucoup une béquille, lorsque manque une vraie passion créatrice, et que cette béquille tombée il ne reste qu'un cadavre en sursis. Mais c'est prendre la béquille pour le squelette. C'est dire aussi à quelle extrémité l'on peut tomber lorsqu'on se range sans conditions sous l'aliénation sociale. Le travail ne devrait représenter qu'une part seconde de l'existence, tout juste apte à satisfaire à la nécessité. Au delà commence la liberté.

La prise de retraite devrait se préparer longtemps à l'avance. Ce devrait être une grande joie d'envisager une tranche de vie où se déserrent les contraintes de tous ordres, où l'on puisse enfin se recentrer, sans obligation, sans compte à rendre à quiconque si ce n'est à soi-même. Il est vrai que le passage trop brutal d'un état à l'autre peut perturber, et j'en connais plus d'un qui s'est mis à vaciller devant la perspective du vide. Mais pourquoi parler de vide, quand le temps se déroule enfin selon le rythme naturel de l'organisme, quand la sieste n'est plus temps volé, et que nul ne vous attend pour vous gourmander. C'est peut-être là un ressort secret de l'angoisse du retraité : nul ne l'attend, et dès lors il se croit inutile et superfétatoire. Il y avait de l'angoisse à devoir répondre de ce qu'on fait, mais l'angoisse est parfois plus vive de n'avoir plus d'obligation du tout, dans une sorte de décrochage généralisé qui s'apparente à la panique. "Je travaille encore deux jours, et vendredi soir je me retrouve en retraite. Cela me fait tout drôle. Je me réjouis bien sûr, mais c'est si soudain! J'en ai presque le vertige". Voilà ce que me disait un voisin, et peu de temps après il était décédé.

Cette tragédie révèle l'incompétence de notre système de santé, et plus profondément l'invraisemblable esclavage auquel nous sommes soumis, auquel trop souvent nous nous soumettons sans réchigner, au nom de ce fichu travail professionnel, comme si n'étions que cela : ouvrier ou chef d'entreprise, cadre ou fonctionnaire, commerçant, médecin ou agriculteur. Que ne sommes nous homme tout simplement avant de  nous soucier du reste! On rétorquera qu'il faut bien manger, et que cela suppose des sacrifices. Qui dit le contraire? Mais de là à n'être plus qu'un bras, un cerveau aliéné? Proudhon notait que pour le travail à la chaîne l'intelligence d'un boeuf suffisait, et que c'était une sorte d'émasculation de se voir rabaissé de la sorte. Il est certes des travaux plus gratifiants. Mais d'une manière ou d'une autre travailler c'est toujours céder devant un impératif de nécessité, ou se soumettre à la jouissance d'autrui. Aussi, comme le dit Marx, la réduction du temps de travail est-elle un préalable à toute révolution sociale et mentale. Ce problème est plus actuel que jamais, et toutes ces richesses amassées, à quoi servent-elles donc s'il est si impératif de travailler de plus en plus, et pour qui? C'est une évidence qu'on pourrait parfaitement en venir à une société moins gourmande de temps et d'énergie si l'on organisait les choses autrement. Mais nous avons un tel goût du gaspillage, de la surproduction de l'inutile et du clinquant pour envisager sérieusement une société de décroissance égalitaire et juste.

Devant le spectacle insane de l'empiffrement et de l'exhibitionnisme comment ne pas se scandaliser de la misère? Des richesses il y en a. Nos sociétés n'ont jamais été si riches, mais que faisons-nous de cette richesse? Le déséquilibre de nos sociétés est un symptôme de suicide collectif. La machine à mourir est en marche.

Vivre de peu. Se resserrer sur l'essentiel. C'est l'évidence. Mais qui en veut? Ou pour le dire autrement : combien de catastrophes faudra-t-il encore pour que s'éveille une nouvelle conscience?

Me détournant autant que faire se peut de ces sombres perspectives j'ai décidé de vivre content. Et pour de bon je crois pouvoir savourer le temps qui me reste dans la mesure exacte où j'ai compris où étaient les vraies nécessités. Il faut se séparer de beaucoup de choses dont la vue nous était agréable si le désir que nous en avons nous conduit à la pire des souffrances. Ce n'est pas de l'ascétisme masochiste mais de la santé que de choisir en toute lucidité de vivre selon la maxime du minimum. Minimum de fantasmes, minimum d'attente, minimum de désir pour se concentrer sur les vrais biens. J' avoue que cela me semble bien plus aisé en situation de retraite. Cela ne fait qu'officialiser, et rendre plus délectable, un état que je me suis efforcé de cultiver tout au long de ma vie antérieure. Voilà du temps pour festoyer entre amis, pour dormir, pour sortir au spectacle, pour écrire, faire la sieste, pratiquer sans vergogne la méditation, goûter aux joies les plus exquises, tout en conservant, parfaitement lucide par ailleurs, la conscience de la précarité, de l'injustice universelle, de la misère rampante et du malheur. Le meilleur, le plus difficile et le plus juste est de vivre sur les deux plans à la fois, relié au monde, et parfaitement excentré, non-attaché, solitaire, dans un rapport intime, non pas avec les hommes, mais avec l' Immensité du Tout.