Le Samsâra est une notion fondamentale dans la pensée de Bouddha. En fait il n' a pas créé le terme mais le reprend de manière originale dans une perspective essentiellement pratique. Pour lui ne compte vraiment qu'une question : comment parvenir à la cessation de la souffrance, le nibbana.

Dans la conception classique de l'Inde pré-bouddhique Samsâra définit le cycle quasi interminable des naissances, des morts et des renaissances. Chaque âme (atman) s'incarne dans un corps périssable et parcourt le cycle, de bas en haut, ou de haut en bas, selon les mérites qu'il a accumulés ou dilapidés dans son existence présente. Tel se réincarne en chameau en punition de ses fautes, tel autre en sage, ce qui le met en principe en état de gagner le salut définitif, et ainsi de connaître la fin du cycle : délivrance et béatitude.

Cette mythologie est remaniée dans deux directions essentielles : comme pour Bouddha il n'existe pas d'âme substantielle et que le Moi est un leurre, on ne peut envisager logiquement de transmigration au sens classique du terme. Donc s'il y a effectivement naissance, mort et renaissance ce n'est pas sous les espèces d'une âme individuelle et substantielle qui voyagerait de corps en corps jusqu'à la délivrance. Ce qui survit à la mort n'est pas une âme singulière mais un complexe d'énergies non individuelles, qui engendre ou non de nouvelles naissances en fonction de la loi du Karma (kamma) : toute action entraîne un effet, des effets dont l'action se prolonge dans le temps. Si on peut parler de renaissance c'est donc dans un sens très spécial, non individuel : pensées, paroles et actes ont des effets karmiques dont l'épuisement demande une durée x. La fin définitive de ces effets karmiques signifie l'entrée dans la libération. Ce n'est pas "moi" qui transmigre, c'est un faisceau d'énergies positives ou négatives dont les effets non-individuels affectent ma descendance, mes relations, et plus largement le monde environnant : nous sommes responsables de nos actes, mais dans un sens inhabituel, non pas selon une logique de la rétribution personnelle, mais de l'affectation suprapersonnelle. En ce sens chacun contribue à la renaissance et la perpétuation du Samsâra, ou à son extinction.

En second lieu, si le Brahmanisme insiste sur la faute et la culpabilité individuelle (chacun aura l'existence qu'il mérite en foncton de ses actes passés), Bouddha pense moins en moraliste qu'en thérapeute. Plutôt que de fautes dont le poids nous accable dans l'infinité d'existences successives, on parlera de la souffrance. Le moi patît de son ignorance, de son illusion d'être, de sa soif de persévérer dans cette illusion, et finalement de sa passion et de son attachement passionnel. Il s'agit moins de juger et de condamner des fautes supposées que de comprendre la souffrance et d'y mettre fin. Comme il n' y a pas de transmigration de l'âme on peut parfaitement atteindre à l'extinction de la souffrance dans cette vie même. Ce qu'on appelle le nibbana.

De la sorte on peut entendre la thérapie bouddhique dans des termes résolument modernes et actuels. La souffrance est de tous les temps. Le Samsâra se redéfinira comme compulsion de répétition, attachement pathologique aux illusions et fantasmes névrotiques, fixation mentale sur les schémas du passé, incapacité de renoncer aux passions tristes, obsession et rumination mentale, circularité, mêmeté, éternel retour de la souffrance. Qui ne connaît ces états et ces mouvements en soi-même? Qui peut se déclarer vierge d'attachements passionnels, de compulsion et de terreur? Par la notion de Samsâra on peut invoquer toutes les souffrances, les interroger et leur donner leur vrai visage.

Freud parlait de pulsion de mort. Bouddha nomme le Samsâra. Lucrèce invoquait les figures terrifiantes de l'Enfer, les monstres attachés à la roue du supplice et nous interpelait  : "L'enfer est dans cette vie même, et toi qui roules le rocher de ta culpabilité n'es tu pas Sisyphe en personne? Et toi qui veux éperdument être aimé, adulé, toujours insatisfait, toujours misérable, n'es-tu pas le tonneau percé des DanaIdes?" Et ainsi à l'avenant.

Démythologiser. Dé-fantasmer. Délier le délire. Nous sommes appelés à observer sereinement, sans crispation, comme un scientifique observe le comportement d'un insecte. Laissons les dieux et les démons. Observons, ne jugeons pas, et au fil du temps, ou d'un seul coup, les attachements tombent comme feuilles. Alors reste la vacuité.