Qu'est ce qu'un Moi éclaté? Mettons de côté toute référence à la pathologie et supposons qu'on puisse concevoir une pleine santé, une grande santé, non dans un moi structuré sur le mode paranoïaque ou normopathique ( ni obsession mégalomaniaque, ni conformisme social intériorisé) mais comme mode d'être, de sentir, de parler et d'agir selon le principe de multiplicité. Qu'est ce à dire? Nous croyons généralement que le moi doit être unifié, totalisé, voire totalitaire : un corps, une âme, un esprit, un caractère, une personnalité, unité, unicité, mêmeté, continuité. Mon hypothèse sera toute autre. Dans ce qu'on appelle un individu, ou un sujet, règne un tout autre principe que le principe d'identité et de tiers exclu. "Je est un Autre", mieux encore : je est plusieurs, multiple, divers, changeant, impermanent, traversé de forces  elles-mêmes multiples, contradictoires, éphèmères ou durables, intensives et expressives. La dénomination du je n'est que conventiennelle, elle ne rend compte de rien, n'exprime rien, ne maîtrise rien, ne définit rien. "Le moi est une notation commode" et j'ajouterai : insignifiante. Elle ne concerne que les autres, en tant qu'ils veulent saisir dans une appellation unique, définie et définitive, la réalité mouvante et diverse de la personne réelle, en la soumettant à une fiche de police. Il faut bien retrouver et châtier les coupables. Mais pour nous, psychologues moins naïfs, le problème se présente autrement.

Multiplicité des instances : moi-réalité, moi de plaisir, moi-idéal, idéal du moi, surmoi, ça... Voilà déjà une belle collection dont Freud assume peu ou prou la paternité. On ajoutera les catégories jungiennes : persona, ombre, animus, anima, archétypes, moi et Soi. Puis viennent mes subtiles distinctions entre faux Self et Self véritable, à quoi l'on peut ajouter les catégories structurelles ou pathologiques. Cela fait beaucoup. Mais je ne cite ce fatras que pour rendre crédible une hypothèse que rejette spontanément le profane, pour le mettre sur la voie de la pluralité : nous sommes tous des groupuscules.

Le corps déjà est une fausse structure à vitesses inégales : vitesse des atomes dans les molécules, vitesse des organes, vitesse des membres externes, vitesse des impulsions, sensations, représentations. On parle du corps, mais le corps est un agrégat d'agrégats dont chacun posssède sa force, son temps et sa vitesse propre. Le temps des os n'est pas le temps des organes digestifs comme on le voit dans la décomposition finale. Vitesse différentielle des énergies, des compositions, des activités, des expressivités. Ajoutons qu'à ces temps "forts" correspondent des temps "faibles", ceux de l'inertie, de la pesanteur, de la masse, de l'accumulation et de la déperdition, du gain et de la perte, de l'habitude et de la mémoire corporelle. Une multiplicité d'univers plus ou moins raccordés les uns aux autres, avec des structures, des énergies et des vitesses différentielles. On comprend que la maladie guette aussi opiniâtrement l'organisme multiple que le fait la mort. Il suffit du dérèglement  d'un programme local pour affecter le programme global.  A se demander par quel miracle la cohabitation et la collaboration des parties peuvent tenir au delà d'un seul instant. Et pourtant, cela tient, du moins assez souvent, selon ces raccords que Lucrèce appelle les "foedera naturai" , les contrats  de nature, ces accointances improbables qui constituent des ensembles éphèmères.

Dans un tel schéma l'opposition classique du corps et de la psyché n' a guère de sens. C'est peut -être le seul moyen de noyer à jamais cette fameuse et fumeuse distinction cartésienne qui embarrasse notre physique, notre biologie et notre médecine. Où s'arrête le corporel, où commence le psychique? Quand on parle aujourd'hui de mémoire cellulaire on fait table rase des anciennes distinctions: la cellule "pense" à sa manière, c'est à dire sent, ressent, réagit, respire, communique, emmagasine, exprime, décharge, s'intoxique et de désintoxique comme on dirait d'un esprit, "substance pensante". Rien n'empêche de communiquer avec nos organes, à condition de trouver le langage adéquat. Nous sommes sans doute à l'aube d'une nouvelle médecine qui dépasse les anciens clivages et ouvre à la connaissance d'un champ strictement horizontal : la surface absolue où physique, mental, psychique, émotionnel et sprituel sont sur le même plan d'équivalence. Non pas d'identité, ni d'égalité structurelle, mais d'équivalence de valeur, j'allais dire d'équivalence physique, si par physique on entend la masse, l'énergie et l'information, interactives, à la fois amicales et polémiques. Ce modèle, fort difficile à concevoir, aurait l'avantage de ruiner les constructions pyramidales-paranoïaques, les jeux de profondeurs et de hauteurs qui ont prévalu jusqu"à ce jour.

Epicurisme rénové. Car enfin, que veut dire Epicure quand il enseigne que tout est corporel, y compris le mental? Il ruine le fondement des théocraties et des monarchies, renverse la métaphysique des religions et des idéologies. Pas d'oppositiobn du Haut et du Bas, de la droite et de la gauche, des profondeurs et des hauteurs, du Paraître et de l'Etre. Mais une seule surface corporelle ( Les atomes en nombre infini et le vide infini) où se jouent toutes les combinaisons possibles, sans prédictibilité aucune, sans plan finaliste, sans intention particulière, sans intervention surnaturelle. Les atomes, les molécules, les organes, les plantes, les animaux, les étoiles et les dieux : un seul plan d'immanence, équivalence des forces, des formes et des passages, et enfin, et nécessairement, l'équanimité du sage : sérénité de qui sait qu'il n' y a rien à attendre de rien, rien à perdre et rien à gagner.