Que faut-il entendre par travail du deuil? La chose reste assez mystérieuse, d'autant que ce travail peut ne pas commencer, ou s'éterniser dans le marécage d'une douleur indépassable. Et pour commencer, savons-nous ce qu'on appelle deuil, avant de parler d'un hypothétique travail de deuil? Je suppose que deuil appelle étymologiquement "dolor ", douloir, douleur. Nous ajoutons immmédiatement : douloir de la perte. Etre en deuil signifie donc être en douleur d'une perte subie, réelle, imaginaire ou symbolique. Pour celui qui souffre il ne fait pas la différence entre ces trois registres : il souffre, et voilà tout. Quant à savoir de quoi il souffre, lui-même ne le sait pas exactement. Il désigne l'objet manquant comme cause de la douleur, sans savoir forcément ce que représente cet objet, ni pourquoi son manque est si cruel. Savait-il seulement, auparavant, quand il jouissait de sa présence, que cette présence lui tenait tant à coeur? Il fallut cet arrachement pour que la plénitude paradoxale du manque lui apparût dans toute son horreur. Quant à l'objet qui soudain aquiert un tel prix, quel est-il donc pour avoir été à la fois apprécié et méconnu, et pour être à présent au coeur de toutes les pensées, comme une tenaille qui ne vous lâche plus?

"Nous savons qui nous perdons, mais nous ne savons pas ce que nous perdons dans l'objet" C'est à peu près ce que dit Freud dans son article "Deuil et mélancolie". Et de fait, si je nomme l'objet de la perte, cela ne me donne pas encore la conscience de de ce qu'il était, représentatit, signifiait pour mon bien-être, pour  mon continuum psychique. J' éprouve une mutilation du moi, comme si une partie de moi avait été sauvagement arrachée par le trépas ou la disparition de l'être cher. Remarquons tout de suite que ce n'est pas forcément une personne qui peut manquer : la chute d'un idéal, d'une valeur fortement investie, une déception cuisante, un ruine matérielle ou la défection sentimentale peut provoquer les mêmes ravages. D'où il ressort qu'il est bien légitime de parler d'un objet de la perte, au sens psychanalytique du mot. Objet : un quelque chose qui est investi de valeur libidinale, objectale ou narcissique. Et dans le deuil c'est paradoxalement la dimension narcissique qui l'emporte sur la dimension objectale : je souffre plus de la mutilation que je subis que de l'absence de l'objet en lui même. La preuve c'est que souvent cet objet se remplace assez aisément quand le travail de deuil est accompli. Quand la libido retrouve sa plasticité elle se reporte sur d'autres objets, avec une intensité variable. Parfois l'ancien attachement demeure en sourdine, parfois il se défait complètement.

C'est donc la souffrance du Moi qu'il faut considérer. Pensons à l'arrachement d'un membre, d'un bras, d'une jambe, du sexe. L'insupportable est à la fois dans la rupture des tissus qui forment l'intégrité de l'organisme et dans la déchirure de l'image corporelle et psychique. Je ne sais lequel de ces deux éléments est le plus difficile à supporter. Une jambe se répare quelquefois, un doigt se recolle,  mais qu'advient-il de l'arrachement d'une partie constituante de l'image de soi? Qui suis-je à présent que je ne suis plus intègre, complet, unifié et totalisé dans une enveloppe protectrice, avec ce trou béant au milieu de la poitrine, car c'est dans la poitrine, au bniveau du coeur et du plexus que je ressens essentiellemnt la douleur? Certaines opérations chirurgicales, sans grand risque et sans blessure visible, peuvent occasionner cependant des blessures mentales irréparables. Voilà qui laisse à penser...

La question devient : est-il possible de raccommoder, retisser, retricoter les chairs pour fermer la blessure, favoriser la cicatrisation et recoudre une intégrité suffisante? Certes ce l'est. Pour certains c'est assez facile. Pour d'autres quasi impossible. Ils resteront toujours avec une mystérieuse et silencieuse blessure que rien ne saurait apaiser vraiment, combler et dépasser. D'autant que nul ne peut faire le travail à la place du sujet. Tout au plus les autres peuvent-ils écouter, se montrer disponibles, acceptants et congruents. Mais la cicatrisation ne se commande pas : " le médecin soigne, c'est la nature qui guérit" (Groddeck)

Freud décrit le travail de deuil de la manière suivante. Après la perte le sujet, un moment foudroyé, procède à un réinvestissement massif de l'objet, une sorte d'incorporation mélancolique, de cannibaisme obsessionnel : on ne pense qu'à l'objet perdu, on le rumine, on le caresse, on le porte en soi, on en jouit, on en pleure, on se roule dans la douleur avec une sorte d'exaspération morbide, de fanatisme abstrait, on souffre et on gémit, on tire de cette douleur je ne sais quelle amère satisfaction faite de peur, de rage, de désespoir et de culpabilité. "Ah si j'avais su...". On rêve de rejoindre le défunt dans la tombe, on hante le cimetierre comme une ombre jalouse, on se morfond, on macère, on se mortifie jusqu'à l'absurde, car enfin, ce qui n'est plus n'est plus, et la réalité toute entière semble déréalisée, frappée du sceau de l'enfer. Cela peut durer des mois, des années, et ne finir jamais, ce qui serait l'essence tragique de la mélancolie : deuil impossible. Certains choisissent une sorte de déni farouche : non, mon enfant n'est pas mort, et on continue de soigner, de nourrir, de caresser un délire substitutif. Mais plus souvent on finit par éloigner la douleur, rompre avec le souvenir, non qu'on oublie vraiment, mais on met un peu de côté, on fait le petit écart qui sauve de la répétition, on ouvre le V de Venus, on se rend progressivement disponible à d'autres objets, on accepte à nouvau de vivre.

Ce que nul ne peut expliquer c'est le comment de ce processus. Faute de comperendre on se contente de décrire. On alors on évoque les sages pratiques des peuples d'autrefois qui prenaient en charge, collectivement, la douleur, procédaient à des rites de purification et de salut, puis renovoyaient l'endeuillé aux champs. On marquait l 'événement, on le ritualisait, on symbolisait, puis on passait à autre chose. Les rythmes immémoriaux accueillaient la souffrance et la diluaient dans l'éternel retour des saisons, de la pluie et du soleil, de la douleur et de la joie. C'est cela que nous avons perdu.

C'est la vaste nature qui seule peut nous guérir. Offrons notre douleur comme on offre le cadavre à la terre. Quant au défunt, ne le haïssons point, ne l'idolâtrons point, ne nous sacrifions pas à sa mémoire, mais gardons de lui l'image la plus noble possible, et le reste abandonnons-le au rythme universel.