Le cochon a mauvaise presse dans la littérature. Pourtant bien des gens apprécient les cochonailles rabelaisiennes, les cochoncetés des précieux, voire les vulgaires cochonneries. Mais qu'a donc fait ce pauvre diable de cochon pour mériter cette condescendance et ce mépris, du moins dans le discours officiel? Et je ne parle pas des religions qui en font le symbole de la plus répugnante ignominie. Je me réjouis d'autant que ce brave bestiau ait trouvé refuge dans la tradition philosophique ancienne, celle bien sûr qui précéda la décadence chrétienne.

Diogène le Chien faisait une traversée en mer quand tous les éléments se déchaînèrent brutalement, plongeant tout l'équipage dans une épouvantable terreur, avec cris, larmes, gesticulations, menaces, implorations et imprécations. Seul dans un coin un aimable goret, en parfaite sûreté, continuait le plus tranquillement du monde à mastiquer sa pâture, impavide et inébranlable. Diogène admiratif s'adressa à l'équipage ahuri : " Mais pourquoi vous, citoyens et marins, tremblez-vous sous l'orage quand même un animal des plus communs conserve une parfaite maîtrise de soi! Prenez exemple et faites acte de modestie philosophique!"

On sait que le sage Pyrrhon, revenu de l'expédition d'Alexandre en Asie, regagna sa bonne ville d'Elis, sa ferme, ses légumes et ses gorets. La tradition veut que notre homme ouvrît une étrange école de non-philosophie, et à défaut de disciples bipèdes sans plumes, se résigna à dispenser son précieux savoir à ces belles bêtes de la boue et des vergers, avec le succès que l'on imagine. Car le cochon est bon prince, si vous me permettez cette exgération : il grogne, il maugrée, mais il écoute de toutes ses oreilles, et approuve quelquefois l'orateur de quelque rot pétulant. Pyrrhon se trouva si bien en compagnie de cet auditoire inattendu qu'il se consola, dit-on, assez facilement de n'avoir pas de disciple humain. A moins qu'il n'ait envisagé une toute autre hypothèse : ceux qu'on appelle des hommes sont-ils bien des hommes? Il avait vu, dans son long voyage, suffisamment d'horreurs pour en douter définitivement. Le porc, le cochon, le goret, la truie, comme on voudra, lui apparurent par instant mériter davantage de considération. J'ignore si l'un de ces mamifères devint authentiquement philosophe. Je doute d'ailleurs, que si tel avait été le cas, on en eût parlé dans les manuels scolaires. Va pour le petit cochon philosophe! Diogène avait bien proposé le chien comme symbole de l'excellence et de la vertu.

Reste évidemment le problème épineux des "pourceaux d'Epicure". Qui donc a inventé cette flatteuse et flatulante épithète pour qualifier les éminents disciples du plus noble de tous les philosophes grecs? Je doute fort que ceux-là aient étudié la pensée du Maïtre et compris quoi que ce soit à la subtilité de cet esprit hors du commun. Je ne sais trop s'il faut s'en plaindre ou en rire. Rions plutôt, en rappelant à qui veut l'entendre que biologiquement nous sommes aussi des bêtes, sans parler de l'insigne férocité de notre espèce, et que seuls quelques atomes nous écartent de la gent animale. Quant à se rouler dans l'ordure et la fange qui fait mieux que nous?

Plus sérieusement : rendons à l'animal sa place naturelle. Il est du devoir de la philosophie de considérer la totalité des choses et pas seulement l'intérêt humain à court terme. Rien n'est plus nuisible que cette tradition qui veut faire de l'homme le maïtre de la "création" en lui allouant le droit régalien d'user et d'abuser. On voit un peu mieux aujourd'hui où cela noius mène.