Le doute est un mouvement intérieur qui manifeste pour le moins un embarras. Un point d'arrêt. On disait autrefois, dans la tardition philosophisque,"une suspension du jugement" ce qui me paraît à la fois vrai et faux. C'est moins une suspension du jugement qu'une suspension de l'adhésion. On croyait quelque chose et puis on se met à douter, c'est à dire d'abord à souffrir de la perte d'une certitude, d'une crédulité, d'une croyance ou d'une conviction. : "Et si ce que je croyais était faux, ou illusoire, ou incertain? Je l'ai cru, j'ai fait confiance à ceux qui me l'ont enseigné, mais je ne suis plus sûr du tout. Peut-être suis-je l'objet naïf d'une manipulation?" Le premier temps du doute peut-être dit passif : on reçoit de plein fouet une révélation, ou un fait, ou une doctrine qui ébranlent d'un coup toutes les cerrtitudes antérieures. Il y a là l'expérience d'une déroute première, pénible et narcissiquement éprouvante, qui ouvre toutes grandes les vannes de l'incertitude illimitée, qui peut se répandre de proche en proche et faire sauter tout le système de référence. Le jour où m'est apparu inconcevable l'idée d'une trinité divine a marqué le départ d'un soupçon généralisé qui a emporte toute confiance dans la religion. Il peut en aller de même pour tout système dont les fondements ne reposent pas sur la sensation, l'observation minutieuse et impartiale des faits.

Cet ébranlement "passif" peut s'éterniser, entraînant le sujet dans la spirale de l'hésitation indéfinie, du report ad libidum de toute décision, de la procrastination, du retrait  généralisé et du nihilisme. "Puisqu'on m'a trompé une fois on peut me tromper toujours. Tant que je n'aurai pas de gage de vérité absolue et définitive je continuerai à douter". Cela peut être de la simple paresse. Ou une attitude paranoïaque de méfiance universelle : un mauvais génie cherche à me tromper et je n'ai aucune arme pour me défendre, aucun résultat certain et intangivble à lui opposer". Kant dirait : paresse ou lâcheté, car c'est s'en remettre à quelque Autre que de lui demander des gages de certitude. On appelera dieu au secours, mais cela fait longtemps que dieu a décroché son téléphone. On pense aux sceptiques. Mais les sceptiques ne sont ni paresseux ni lâches. Ils sont simplement cohérents : ' " Je ne sais si le miel est doux, mais il se trouve que pour moi il m'apparaît doux. Cela ne prouve rien, ne dit rien sur la nature de la chose, cela indique simplement un phénomène subjectif, ou plutôt relationnel entre moi et la chose". Nul ne peut affirquer quoi que ce soit au delà du pur constat sensoriel. Le sceptique refusera de se prononcer sur la nature de quoi que ce soit, il "suspend son jugement dans le sens actif et méthodique du terme, il est en accord avec son expérience et se refuse d'aller vaticiner plus avant. Ce n'est plus un doute passif, mais un doute épistémologique, une prise de position cohérente face à la question de la réalité. "Que sais-je?" demandera le sage du Périgord!

On peut bien sûr poser l'hypothèse d'un doute actif : c'est le point de vue de Descartes. Doutons, examinons froidement et méthodiquement tout ce qui réside en notre créance pour voir si le doute peut en venir à bout. Et notre René de suspecter l'existence du monde, des étoiles, les arbres et des chaises, et finalement des lois de la nature elle-même, pour découvrir, ce qui, selon lui, résiste définitivement à toute corruption dubitative : moi qui doute, je pense nécessairenment, donc je suis une chose pensante". Fort bien. Mais après? Comment réintroduire les étoiles, et les hommes et les lois physiques si l'on ne dispose que de cette maigre certitude-là? On devine la suite  :

Adventavit asinus

Pulcher et fortissimus"

c'est à dire , il fallait bien s'y attendre, que c'est dieu qui viendra garantir les lois éternelles, la vérité de la science, la réalité de l'âme et tout le saint frusquin!

Tout cela fera sourire un épicurien! Le plaisant fondement que voilà! Ah quelle merveilleuse nouveauté!  Fallait-y penser!

Pour faire bref, je pense que sur le plan intellectuel il n'existe aucune solution au doute, aucun fondement évident et stable, aucune certitude, car comment démontrer ce qui sert de fondement à la démonstration? Toute doctrine tourne nécessairement en rond, et ne peut poser un fondement que par voie d'autorité,  à moins qu'elle ne le présente que comme une hypothèse sans garantie. Qu'est ce que le tourbillon de Démocrite? Une thèse ou une hypothèse?

Il existe un traité de Bouddha que je ne parviens malheureusement pas à retrouver, qui s'appelle "le filet de Brahma". Dans ce texte Bouddha le perspicace énumère 64 quatre thèses philosophiques qu'il  réfute l'une après l'autre. Texte vertigineux, car à la fin on se demandera s'il est possibe d'échapper à ce filet, de concevoir encore une autre doctrine qui ne soit déjà réfutée à l'avance, et puis surtout, quel est le but de cet impitoyable jeu de massacre philosophique? Pour moi la réponse est claire, mais pour un Occidental, elle ne peut le devenir que s'il s'est fortement frotté à Pyrrhon : "Les choses (pragmata) il les montre également in-différents, im-mesurables, in-décidables. C'est pourquoi ni nos sensations, ni nos jugements, ne peuvent, ni dire vrai, ni se tromper"

Décidément, se frotter au doute c'est ouvrir la boïte de Pandore.  Dans la vie courante nous n'en sommes pas là, et chacun agit, préfère, élimine et se détermine selon son appétit, son désir et ses craintes. Voilà qui suffit en général, et Pyrrhon lui-même ne fait pas autrement en vendant ses cochons sur la place publique. Mais se frotter à la métaphysique, c'est une autre histoire. Nos sciences, heureusement, en sont un peu revenu de leur béate prétention à la vérité, et se contenent à présent d'efficacité, de vérificabilité, de justesse opératoire, ce qui va directement dans le sens du pyrrhonisme. Quant aux affirmations et négations métaphysiques elles relèvent d'une incorrigible passion de savoir qui nous fait plus souffrir qu'elle ne nous rend heureux.