En descendant par degrés dans les profondeurs de l'inconscient on rencontre son Ombre. Cette expression inventée par Jung désigne la part obscure du sujet conscient, de la "persona", cette apparence  que l'on donne à voir aux autres aussi bien qu'à soi-même, qui consiste essentiellemnt dans les rôles et statuts conventionnels : père de famille, époux, cadre d'entreprise, électeur etc. Chacun sait bien qu'il n'est pas que cela, que cette image de lui n'est qu'une montre pour autrui, destinée à rendre possible le jeu social, et à se protéger dans son intimité. Mais contrairement à une logique simpliste la rencontre avec l'"Ombre" est déjà en soi une épreuve difficile. Certains veulent délibérer se résumer à leur persona (en latin persona c'est la masque de théâtre qui laisse passer le son) et ne rien savoir de leur être véritable - si du moins une telle formule peut s'utiliser encore. Quoi qu'il en soit, l'Ombre c'est déjà de l'Autre en moi, un inconnu à la fois familier et dérangeant qui squatte ma maison, et parfois se manifeste contre mon gré, révélant certains aspects que j'aurais préféré taire. En ce sens le statut ordinaire de l'Ombre est le silence. Mais à la faveur de telle rencontre, de tel événement absolument singulier, la persona se fendille, et l'Ombre pousse le bout de son nez à travers la masque, à moins qu'il ne le fasse éclater d'un coup, ce qui est fort dangereux pour l'équilibre interne, et qui s'observe dans les crises psychotiques.

La meilleure illustration que l'on puisse donner est celle qu'en fait Hermann Hesse, écrivain et poète illustrissime, ancien patient de Jung, dans un curieux petit roman : "Demian", au titre suggestif, qui nous montre la découverte de l'Ombre chez un adolescent très sage, soudain déstabilisé par un coquin de lycéen indiscipliné qui l'initie à toutes les tentations du désordre moral. On s'apperçoit assez vite que Demian est un personnage intérieur à la psychè du héros, qui ne fait qu'extérioriser une puissance libidinale, une révolte sociale qui l'habitaient dans le silence de la forclusion. C'est une crise, un ébranlement. Mais c'est une chance. D'où notre romancier aurait-il puisé son génie s'il n'avait eu la chance de rencontrer son double négatif dans le miroir inversé de Demian?

Chez certains ce trouble qui ne devrait être que passager, ouvre singulièrement une brèche inexplicable: le conflit patent ne fait que masquer d'autres conflits récurrents, tous aussi insolites les uns que les autres, comme si à chaque nouvelle étape de l'analyse une nouvelle brèche s'ouvrait, alors qu'on croyait avoir reconstitué la structure globale de l'édifice.

Deux images viennent à mon esprit : celle du cristal qui semble inaltérable mais qui révèle sa fêlure secrète lors d'un choc : la ligne de fracture n'apparaît qu'alors, mais incontestable et évidente. Je rêve aussi de la ville de Troie dont on a établi qu'elle était en fait une superposition de villes enfouies et détruites, accumulées les unes sur les autres, et confondues dans un mélange invraisemblable de temps différents. Ainsi en va-t-il de notre psychè. L'archaïque n'est jamais si loin, et les constructions tardives et adaptatives ne dissulent jamais complètement les édifications et brisures plus anciennes. En ce sens la confrontation de persona et de l'Ombre n'est parfois qu'une construction tardive et trompeuse qui dissimule et recouvre de plus anciennes fractures.

La rencontre soudaine et brutale du Double inconscient, l'Anima pour l'homme, et de l'Animus pour la femme, est une autre aventure encore, des plus difficiles à surmonter. D'après Jung l'homme (masculin) est essentiellement Animus, c'est à dire une structure commandée par de profonds archétypes qui définissent la virilité et commandent le mâle dans sa conduite de vie sociale et personnelle. Mais ce n'est là qu'une partie de l'être, qui se voit confrontée, un jour ou l'autre à son opposé nocturne, l'Anima féminine, et d'abord maternelle, qu'il avait soigneusement refoulée pour assurer sa croissance dans l'ordre des hommes et de la société. L'homme se construit en grande partie contre l'imago maternelle, repoussant assez jeune la tendresse, la douceur, la mollesse et la tiédeur maternelle pour prendre appui sur l'imago du père. Mais c'est toujours une demi-croissance, car l'autre part, clivée, n'en continue pas moins d'exister, sous la forme de l'informe attractif, dangereux, voire diabolique : voir l'"education militaire" "Mauviette" celui qui se laisse aller à pleurer, ou tout simplement à exprimer un sentiment. Seule la dureté est valorisée. D'où l'image des Rambo de cirque, tout d'une pièce, qui résistent à mille dangers, et s'effondrent dans les bras d'une femme! C'est que l'Anima est chez l'homme d'une vertigineuse puissance, réveillant toutes les émotions d'autrefois, la joie de la présence et la peur de l'abandon, la douceur de l'enveloppement et de l'accueil inconditionnel que seule une mère peut apporter. En quittant ce monde de douce volupté sécurisante le jeune homme intègre la société virile, et en même temps se brise en deux. L'amour ultéreur, s'il est heureux et partagé, pourra peut-être réparer cette fêlure et favoriser un dépassement maturatif, surtout dans la paternité et le paternage. Mais cela n' a rien d'évident. Toute la culture traditionnelle s'érige contre cette "féminisation" du viril, et ne tolère que les artistes, comme exceptions, pour représenter leur propre anima, mais dans des figures plastiques ou théatrales sans danger pour leur identité. L'homme complet réussirait à dépasser ce clivage, à réintégrer son anima tout en le domestiquant (sans quoi il va à la dérive) et en le faisant servir à un projet créatif. Exemple : Léonard de Vinci, homme-femme s'il en fut, mais il est vrai avec des traits pervers ou narcissiques assez inquiétants. En fait la parfaite conjonction des opposés reste un idéal psychologique et éthique plus qu'improbable. Seul le thérapeute accompli pourrait s'en approcher, et dès lors mieux comprendre ses patients dans leur fondamentale dualité.

La femme, de son côté, serait spontanément dans l'Eros. A quoi pensent les jeunes filles? A quoi les destine-t-on depuis les origines les plus lointaines de la civilisation? Pourquoi veulent-elles trouver un mari, là où les hommes se contentent assez bien d'une ou de plusieurs maïtresses? L'habillage, la coiffure, la tenue, le décolleté, la robe fendue, les épaules dénudées, le regard alangui et tout le cortège des espiègleries, pourquoi, si ce n'est pour séduire? "La grande passion des femmes, écrivait Molière, est d'inspirer l'amour". Remarquons bien qu'il ne dit pas "être amoureuses", mais d'inspirer l'amour, dans toute la richesse sémantique de ce verbe "inspirer" : respirer, animer, donner le désir et l'ambiance, créer les conditions, favoriser, faire naître et croître, à l'infini. L'Eros : début et fin de la féminité. Oui, certes, sauf que.... La grande tentation inverse, chez certaines femmes, je pense à Lou Andra Salomé, à Marguerite Yourcenar, à Alexandra David Neel, c'est de se donner toute entières à l'Animus, et au lieu de le côtoyer chez un partenaire masculin choisi, de le devenir elles-mêmes, dans une statufication virile qui ne manque pas de grandeur, mais qui les isole du monde de la rencontre et de la séduction. Voir l'idylle, à cet égard fort instructive, de Nietzsche et de Lou. On peut trouver un développement unilatéral chez l'homme comme chez la femme. Le vieux Kant, célibataire et puceau, pur esprit qui repousse avec dédain toute tentation charnelle, refuse toute femme dans sa maison et se forclôt dans l'abstinence monastique. L'homme qui se trompe de voie et s'identifie à sa mère, agissant une figure assez troublante de l'Anima au masculin. La femme qui n'est qu'Eros et se consume dans les affres de la passion. La femme qui n'est que mère et en oublie son mari. La femme qui s'écarte avec dédain de sa féminité, méprise les femmes et les mères pour se figurer en Diane vierge et vengeresse. Et enfin tout le cortège des demi-mesure, des accouplements approximatifs, des rencontres  flatteuses et décevantes. Et enfin, deci de là, un individu qui réussit à in tégrer son double, à accepter, loger, faire fructifier son Daïmon, réalisant une sorte de prouesse d'humanité

J'en revioens au thème, un peu oublié, de cet article : Faille originelle, pourquoi? ce n'est pas que l'homme soit métaphysiquement un être du manque, comme certains veulent le croire et le faire croire. Plus prosaïquement le petit d'homme naît inachevé, avec un cerveau fort imparfait qui va multiplier son volume et ses capacités hors-utérus, monstre de singularité dans l'ordre de la nature. Presque tout viendra du dehors, et les représentations fondamentales, les archétypes inconscients, la langue et les usages. Manque d'instinct, inachèvement de la croissance, indétermination, immaturité originelle, tout nous condamne à vivre en parasites, et à nous développer selon les prototypes en usage autour de nous. En somme il faut apprendre à vivre, du moins pour individu de cette sorte. Il se modèlera sur le plus pressant, le plus immédiatement urgent. Le reste peut attendre. La subjectivité peut attendre, voire être totalement gommée dans une culture primitive de survie. Le développement psychique est à la fois une nécessité virtuelle et un luxe social. Pas étonnant que nous soyons encore aujourd'hui si débiles sur le plan psychique, si incompréhensifs de l'enfance et des sentiments, si rapidement portés au jugement sans examen, au déni de la différence, au rejet d'autrui, à la mise en quarantaine et au meurtre. L'histoitre de l'humanité est celle d'un hôpital de fous, dont ne s'évadent, ici ou là, que des individus exceptionnelemnt doués, soit pour le meurtre, soit pour la pensée. La plupart ont été carbonisés.