L'eudémonisme est la philosophie du bonheur. L'hédonisme la philosophie du plaisir. On a tort de confondre les deux, et notamment de considérer l'épicurisme comme une recherche aveugle, instinctive et animale des plaisirs, notamment physiques. Le plaisir épicurien est toujours mesuré, calculé dans une sorte de mathématique des douleurs et des plaisirs, dont la fin ultime n'est pas la débauche physiologique, mais l'harmonie du corps et de l'esprit : aponie, absence de douleurs pour le corps, ataraxie : absence de troubles de l'âme. Idéal de mesure, idéal classique grec par excellence.

Pour préciser davantage, l'eudémonisme épicurien est d'inspiration apollinienne : Apollon, dieu de la lumière, du soleil, des Muses et nommément de la musique. Clarté de la pensée et de l'expression, clarté dans la conduite de la vie, c'est cela que les Grecs ont célébré plus que tout, comme expression spécifique de leur génie propre. Mais Hölderlin l'a bien montré : derrière le solaire Apollon se profile toujours son frère oriental, Dionysos, et ses prestiges de l'ombre : dieu du vin qui donne la joie, mais aussi l'Hubris, la démesure, l'orgie, l'ivresse, voire des festivités brutales, instinctuelles et sauvages, telle la dévoration cannibalique, l'inceste et le meurtre. Etrange dieu que ce Dionysos, fils de Zeus et d'une mortelle (Séléné), fruit obscur d'une relation monstrueuse entre le divin et l'humain, l'immortel et le mortel, et qui porte en soi une double nature, tantôt bienfaisante, tantôt horrifique. Civilisateur et destructeur, cultivateur et barbare. Les Grecs se sont méfié de cet élément oriental qui bouillonnait au fond de leur instinct pour le domestiquer dans la Tragédie et la poésie dithyrambique. A la rigueuer on pourra dire qu'en philosophie l'hédonisme est un sous produit de Dionysos, immortalisé dans la pensée d'Aristippe de Cyrènes : plaisir en mouvement, plaisir du mouvement, plaisir de l'abondance et du gaspillage, de l'excès et de la jouissance. L'épicurisme est fils d'Apollon : rien de trop, redressement hygiénique, pensée du plaisir er plaisir de penser, ascèse et méditation : le Sage de Samos a pris la mesure du possible, écarté l'impossible et tracé la voie du bonheur véritable : HARMONIA

Je ne suis pas un partisan de la recherche effrénée du plaisir, et par tempérament, que j'ai plus mou que vigoureux, et par goût. Sans vouloir jouer à l'ascète, que je ne suis nullement, je puis parfaitement et dûment apprécier un bon vin sans le rechercher pour mon ordinaire, gouster le fumet d'un plat ragoûtant, apprécier les joies de la campagne, de la mer et de la montagne, m'abandonner tantôt à la volupté physique, lire avec délectation un bon livre, et surtout écrire, activité qui me donne la joie la plus haute et la plus constante. Pour le reste n'attendez rien de moi : ni débauché, ni frimeur, ni jouisseur, ni collectionneur, ni gourmet, ni raffiné, ni vraiment cultivé à la manière des universitaires et doctes en toutes branches du savoir. Plutôt partisan du "Kallos kagathos" ( beau et bon) des Grecs, de l'"honestas" des Romains, et de l'"honnête homme" de Montaigne. Mon instinct me tire quelquefois du côté de Dionysos, mais c'est par ruades passagères, jamais par amour véritable. Je suis trop rêveur, trop nonchalant pour faire un jouisseur, et plus incurieux de la marche des choses qu'obsédé par la connaissance. Comme pour Epicure et Montaigne on dira que je suis trop inculte pour faire un philosophe. "Je les aime bien, mais je ne les adore pas" écrivait le seigneur d'Eyquem en parlant des doctes. Savoir et connaissance scientifique ont peu d'intérêt pour celui qui avant tout se mêle de tenter de vivre.

Ajoutez à tout cela qu'à la suite d'une fâcheuse maladie qui a affaibli considérablement mon instinct vital, mes facultés de concentration et de mémoire, j'ai souvent connu des périodes de dégoût absolu, de taedium vitae, de mornitude et de désintérêt universel, au point de perdre toute appétence. Seul m'est resté, pendant ces crises, le plaisir de me nourrir, seule fonction inaltérable de mon étrange idiosyncrasie. Je me dis souvent ceci  "Tant que je peux apprécier mon pain et mon fromage je ne risque pas vraiment de me suicider". Jusqu'à ce jour je me suis tenu à cette maxime, avec succès. Qu'on ne me dise pas que la prière adoucit le coeur, que les psychothérapies nous mettent à l'abri des dangers du suicide, que les médicaments guérissent. Que ces derniers soulagent, je le veux bien, mais rien de plus. L'élément terrifiant de la mélancolie c'est l'absence de tonus, de goût, d'envie, cette "anhédonie" qui désertifie la vie, stérilise l'intellifence et vous laisse hagard sur le bord de la route. Mais tant que tient le corps, l'affaire n'est pas entièrement désespérée.