La beauté reste pour moi une énigme. Quelques philosophes se sont risqués à des définitions qui compliquent les choses plus qu'elles ne les éclairent. Je suis donc renvoyé à mon aperception personnellle, et aux sentiments qui l'accompagnent.

Hume parle du plaisir que procure la beauté. Je pense que c'est le point de départ. Le beau produit une sensation de contentement dont la nature reste essentiellement  ambigüe : c'est ce que souligne Valéry en déclarant que "le beau c'est ce qui désespère". Formule étrange pour le profane, mais éclairante pour l'artiste lui-même qui fait les frais de sa quête, et qui paie largement de sa personne pour des résultats souvent désespérants, précisément. Il faut bien distinguer le beau "fini" qui se présente dans sa majesté, et le beau "en friche", comme valeur surajoutée à la valeur travail, si je peux m'exprimer dans un tel langage. C'est dire que le beau ne va pas sans souffrance, et si le spectateur est totalement honnête, il reconnaîtra peut-être une ombre d'angoisse subtile et souterraine au milieu de la joie contemplative, qui l'accompagne, et qui est peut-être même nécessaire, si l'on veut sasir le beau sous toutes ses facettes. Angoisse qui souligne le caractère étrange de la beauté, son dépaysement dans le monde de la banalité, son "hors-lieu" indépassable. Comme si la beauté promettait quelque perfection que la vie ne peut donner, du moins à terme. Il faudra bien revenir à l'expérience ordinaire, et alors se produit parfois comme une déchirure : "Pourquoi monter si haut si c'est pour descendre si bas?".

Sans retomber dans les pièges de la métaphysique, on peut parler d'une "transcendance " du beau, bien que ce terme blesse outragement mes oreilles. Ne pas refaire du Platon qui décrit une échelle ascensionnelle de la beauté vers l'idée du Beau Absolu, principe suprême du réel. Je ne crois pas un instant que le beau soit du réel. Bien sûr le marbre est réel, le papier du poème, et ses signifiants sont réels, mais on voit bien qu'il s'agit de tout autre chose : analogon, dirait Sartre. La métérialité de l'oeuvre n'est pas en cause, mais l'image qu'elle nous donne à contempler, à partager, à éprouver. Je vois la belle statue, je vois Aphrodite en personne, j'oublie que ce n'est que de la pierre. Un instant je jouis des "biens immortels" dont parle Epicure, tout en sachant que la pierre n'est pas immortelle, et moi pas davantage. Moment de Kairos : rencontre bien heureuse entre mon être fini et une illusion bienfaisante d'infini.

Je dis bien illusiion, et ce terme n' a rien de péjoratif pour moi : l'illusion c'est l'entrée dans un jeu (ludus, ludique) dont on sait bien que ce n'est qu'un jeu, sans quoi on parlera plutôt de délire. Si je délire je prendrai Aphrodite dans mes bras, je l'adorerai, j'en prendrai soin comme d'un enfant merveilleux. Mais je ne délire pas. Je sais que c'est une oeuvre peinte ou sculptée. Je me laisse, je consens à me laisser fasciner un instant, j'entre délibérément dans un univers de signes, de formes idéalisées, de valeurs inexistantes dans le monde. J'accepte de superposer un leurre gratifiant, un appeau, une peau sur la blessure du réel. Je rétablis complaisamment une "unité-totalité" imaginaire qui recouvre la diversité, la multiplicité déchirée du réel. En moi reste cette conscience : "Ce n'est pas ainsi qu'est le monde. C'est un mirage. Un beau rêve. Eh bien acceptons un instant de rêver. On reviendra tout à l'heure, plus heureux, et plus malheureux. Mais ce moment de Kairos, cette rencontre inopinée et miraculeuse de la chose et de la beauté mérite qu'on en jouisse le plus possible".

Je parlais d'angoisse. Un peu dans le sens où Freud parle de l'"inquiétante étrangeté". C'est connu, c'est familier, et pourtant cela me surprend, me ravit, m'arrache. Que se passe-t-il donc? Quelle est cette image plus vraie que nature, et plus radicalement fausse que tout autre?  Pour un esprit averti tout s'éclaire. Il n'est qu'une seule image qui possède ce statut paradoxal : c'est le moi idéal, cette conjonction extraordinaire de moi et de l'autre, le premier autre idéalisé, tous deux imaginaires, dans le miroir éblouissant du fantasme.

On criera au scandale! "Mais enfin, dira-t-on, toutes les images ne se ramènent pas à votre fumeuse image du moi idéal". Evidemment.  Beaucoup d'images sont neutres et ne soulèvent pas cette exaltation. Mais je ne parle pas de la perception ordinaire, banale et codée. Je parle de l'extra-ordinaire, précisément de ce qui me ramène à cette étrangeté inassimilable de l'"Un-Tout"- tel qu'il revit sous les arcanes du masque dans la vision éblouie de la beauté. Cette thèse revient également à souligner le caractère extrêmement archaïque de cette image, quelque chose qui a des accointances avec le refoulé, voire le forclos.

On a parlé souvent du syndrome de Stendhal à Florence, cette espèce de dépression qui s'empare de certains sujets dans la fréquentation un peu abusive des oeuvres d'art : mélancolie, mais de quoi? Toute mélancolie étant l'expression d'un deuil impossible, on trouve immédiatement une piste. L'oeuvre insurpassable fait renaître en un instant la perfection fantasmatique dont le sujet n' a pu faire un deuil intégral. D'où cette violence dans le retour du refoulé, ou, pire encore, de la destruction momentanée du sentiment de réalité. Généralement on s'en remet assez vite. mais au total cela s'apparente à ue sorte d'apparition mystique : le mort aimé est vivant devant nous. De quoi perdre les pédales!

Ces considérations permettent également de mieux comprendre la parenté si souvent remarquée entre la dépression et la création artistique. Peut-être l'artiste est-il quelque part au fond de lui un mélancolique pour qui le deuil accompli serait plus mortel que la mort elle-même. Existence de l'entre-deux : douleur et bonheur dans la même vie déchirée entre le passé et le présent, et pour qui le futur ne peut être autre chose qu'une nouvelle transfiguration, éternellement recommencée..