Pourquoi faire cette association, si apparemment exclusive, de la sainte et de la putain? La sainte serait une personne qui abandonne le narcissisme habituel d'un sujet soucieux de sa conservation et de son bien-être au profit d'un "transport" dans une zone idéale ou idéalisée où règneraient d'autres lois, étrangères au monde habituel, et surtout une personnalité divine, Jésus Christ par exemple, ou une divinité personnelle ou impersonnelle. La sexualité dite normale est suspendue. En terme lacanien, pas de jouissance phallique. Ce qui n'exclut en rien une toute autre jouissance, peut-être infiniment plus intense, hors du corps si on veut, ou sous la forme renversante d'une extase de toute la personnalité, avec  déréalisation, et union mystique. Il est difficile de généraliser. Mais ce que tout le monde sait c'est que le phallus n'est pas le médiuum indispensable de la jouissance féminine, au grand dépit des mâles qui perdent là leur justification et gloire sexuelles. Combien de couples évoluent inexorablement vers le désintérêt génital, et cela souvent, mais pas toujours, en raison d'une désaffection  de la femme. Cette jouissance "autre" agace les hommes, qui ne connaissent guère que la jouissance phallique et qui surinvestissent un peu naïvement leur organe. Pour autant ces femmes dégénitalisées ne sont pas toutes des saintes, tant s'en faut! La plupart de temps elles régressent vers une position obsessionnelle : "psychose de la ménagère", surinvestissement des enfants et de la maison, ou régression narcissique avec dépenses addictives aux produits de beauté. La sainte a plus de classe! Elle fait un bond dans l'absolu, mais ce bond n'est pas aussi désesualisé qu'il y paraît : la libido se fixe sur l'idéal, avec des transports émotionnels d'une extraordinaire puissance : c'est le "coeur" du Christ par exemple, qui remplit leur âme d'une exaltation extatique, sans rapport avec le pâle orgasme des femmes ordinaires, réputées normales. : " Ce n'était que cela? C'est pour ce petit spasme sans grande signification qu'on m' a inhibée pendant tant d'années? Et surtout, quelle supercherie ! On m' a baillonnée pour l' amour d'un mari qui la plupart du temps s'endort sitôt son oeuvre accomplie. C'est donc cela ce qu'on appelle l'amour!". Et elles ont raison. Le plaisir sexuel est souvent décevant, toujours incomplet et sujet à réitération. Certaines se lancent dans une sorte de messalinisme compulsif. D'autres se laissent faire de quoi conserver le désir d'un mari prêt à fuir les lieux de l'ennui conjugal. D'autres ferment carrément leur porte. La sainte est dans la contemplation et l'assurance d'un amour infini, sans restriction, sans limites. de quoi jouir au carré, tout en présentant à l'extérieur l'image de la femme dévouée à toutes les misères, généreuse, vertueuse et désintéressée jusqu'au sublime! Avouons, contre tous les dogmes en vigueur, qu'il y a là quelque chose d'une position perverse soigneusement dissimulée!

Mais alors la putain? Mettons de côté celles qui n'avaient vraiment pas le choix. Il en reste un certain nombre qui non seulement s'accommodent, mais qui y trouvent une honorable raison de vivre, voir un authentique plaisir.. La putain serait-elle à sa manière une sainte? En face de l'image sublimée de sainte comme mère idéalisée, l'immaculée conception, se dresserait l'image inversée de la mère prête à toutes les compromissions incestueuses, désirable, consommable et jettable à volonté, et dont on s'acquitte au prix de quelques billets de banque? Amour vénal, dit-on. Je ne chercherai pas ici ce qui peut amener certains hommes à préférer ces relations à toutes les autres ( sans engagement, échange commercial, autonomie préservée, plaisir sans souci de faire jouir, évacuation facile et instantanée des tensions). Ce qui m'intéresse c'est la psychologie de la putain considérée comme un archétype. Car enfin toutes les civilisations évoluées connaissent ce phénomène, et parfois sous une forme hautement appréciée et valorisée, comme les Hétaïres grecques toutes dévouées à Aphrodite et qui se livraient avec ardeur et honorabilité au service du plaisir sexuel des hommes. Le puritanisme chrétien est passé par là. Et la honte du corps, de ses exigences naturelles. Aujourd'hui mon langage passera pour scandaleux, voire provoquant : il est politiquement incorrect de dire certaines choses sans passer pour un abominable réactionnaire. Je ne fais nullement l'apologie de la prostitution, ni du machisme de bas étage. Je me demande pourquoi certaines femmes prennent plaisir à prêter leur corps, ou plus excatement leur organes. L'argent? Sans doute, c'est assez bien payé si vous pouvez garder votre liberté. Mais il y a des fonctions qui rapportent mieux, avec moins de risques. Une putain peut toujours se faire charcuter par un psychopathe. Sans compter la police des moeurs. Alors?

Comme chez la sainte il y a une sorte de "bonté" de la putain. Elle accepte tout le monde, soigne et soulage tout le monde, pourvu qu'il paie. La sainte se dévoue à tous. La putain est conditionnellemnt disponible à tous. On dira que l'argent fait une grande différence. Mais la sainte elle aussi est payée, en considération, admiration, parfois adoration. C'est mieux payé au bout du compte. Mais pour quel idéal? Quelle secrète et indicible profit? La sainte vit préventivement dans le giron de Dieu. La putain est déjà en quelque sorte le symbole du parfait plaisir sans obligation, "gratuit" dans un sens très spécial, une sorte d'idéal du bas, si l'on veut, une image - trompeuse bien entendu- de la jouissance accessible, immédiate, sans intermédiaire, selon une logique de l'inconscient pulsionnel : le "bon-heur", c'est à dire la bonne rencontre, le Kairos souverain, où désir et plaisir, si souvent séparés, voire opposés, se rencontrent enfin, s'épousent sans contrainte et ne font plus qu'un. Paradis des sens contre Paradis de l'âme.

La sainte et la putain représentent deux extrémités de la féminité : mais à un certain niveau l'érotique et le spirituel ne font qu'un. De toute manière il y est question de jouissance et notre morale se voit là totalement mise hors jeu. Nous sommes dans le domaine de la psychodynamique vivante, hors de tout jugement.