Maintenant la voie est déblayée pour une recherche métapsychologique portant sur la nature du Moi. Il fallait d'abors revenir aux sources et écarter le point de vue métaphysique. Par là j'entends les spéculations qui quittent le domaine de la réalité physique pour s'élancer dans les hauteurs, sans contrôle possible, pour y bâtir je ne sais quel royaume où les âmes poursuivraient une existence fictive auprès des dieux. : religions de l'immortalité, "philosophies" de l'âme ou de l'esprit surnaturel, paradis et enfers imaginaires. Tout cela n'est qu'un délire continué, dont je me détourne à jamais. A la métaphysique traditionnelle on peut opposer, après Freud, une "métapsychologie", c'est à dire une tentative rationnelle de rassembler les données de l'expérience psychique en un corpus organique, sur des fondements de probabilités raisonnables, et sans recours à des instances obscures issues de la tradition religieuse. Un tel pari est difficile, et je pense que Freud lui-même a échoué en partie, laissant une oeuvre inachevée, trouée par endrfoits, mais dont on peut s'inspirer pour aller plus avant. La métapsychologie serait alors simplement la réflexion systématisée issue du travail psychologique, rien de plus. D'ailleurs on ne peut faire plus sans risquer de retomber dans les pièges de l'ancienne métaphysique.

Nous avons dégagé d'abord le Moi proprement dit, conçu comme instance narcissique de conservation et d'amour de soi, dans le souci du l'organisme global dans son aspiration légitime au plaisir (Freud en tirera le principe de plaisir-déplaisir). Ainsi défini on peut parler d'une double polarité du moi d'abord comme moi-plaisir, puis comme moi-réalité, ce deuxième n'étant que l'adaptation du premier aux exigences de la réalité sociale et matérielle externe. Dans ce schéma le conflit est relativement simple : le moi se heurte à la réalité, s'adapte ou souffre, se conforme au groupe ou se fait exclure.

L'Idéal du Moi me semble une constante culturelle : toujours les mythes ont propsé des modèles de conduite qui donnaient un sens à l'existence  par la présentation d'un état supérieur digne d être recherché, ou d'une sagesse à conquérir : le Bushido japonais,(voie du guerrier), la confrérie maçonnique, l'héroïsme d'Achille, la sagesse d'Homère, la ruse d'Ulysse, la constance du stoïcien : vertus, valeurs, idéaux, hiérarchie, modèles, toujours l'Idéal du moi, d'origine collective et porteuse des valeurs fondamentales entre dans la formation de la personnalité et la structure par une opposition du bas et du haut, du valable et du non valable, sur la base d'une promesse : si tu veux parfaitement incarner les idéaux du groupe, être estimé, loué, flatté, admiré, imité, voilà ce qu'il faut faire. Cette dimension mythique se retrouve comme on l'a vu dans les sagesses grecques et orientales, façonnant des générations d'individus, et leur donnant le goût de valeurs supérieures à la simple conservation narcissique du moi ou à sa glorification.- (moi idéal). Disons que l 'Idéal du moi introduit une tension entre le moi tel qu'il se vit dans ses humeurs changeantes, ses états de variation et de mobililité, et une idée supérieure de soi qui donne sens par l'introduction et l'intériorisation des valeurs culturelles supérieures. Bien entendu le programme de la sagesse en fera un usage non conformiste et parfois déviant par rapport à la société globale mais indicateur de l'appartenance à l'école philosophique dont on se réclame : le bâton, la besace et la bure de Diogène par exemple

Ce qui ne va pas de soi c'est de distinguer trois instances repérées jusqu'ici. Le moi idéal, comme figure imaginaire du moi tel qu'il est aimé et flatté dans le regard maternel, l'idéal du moi comme tension éducative au delà du moi idéal vers une intégration au groupe par intériorisation des valeurs, et enfin le Surmoi, instance essentiellement interdictrice, tyran intérieur issu d'après Freud du complexe d'Oedipe, mais qui prend sans doute son origine plus tôt dans les cris, refus, menaces et chantages affectifs des parents à l'égard des enfants. "TU DOIS", voilà sa formule, sinon tu seras exclu, délaissé, puni, chatié, voire châtré. Ici nous quittons l'affect classique de la honte typique de la culture de l'Idéal du moi pour la culture de la culpabilité : "et jusque dans la tombe il regardait Caïn". Voir là dessus mon article précédent. Le conflit est ici essentiellemnt de nature imaginaire : l'image du moi idéal -image en général glorieuse et magnifique de l'enfant merveilleux - se voit rognée et pourfendue par des exigences terrifiantes qui mettent à mal le sentiment d'identité. La pratique de la cure nous montre trop souvent les dégâts terribles causés par un Surmoi trop exigeant : conduite obsessionnelle, peur du châtiment, autopunition, voir automutilations et conduites d'échec, et au pire, mélancolie.

L'introduction de la dimension surmoïque complexifie le problème, comme nous l'avons suggéré à propos du Stoïcisme, mais le problème ne prendra son acmé qu'avec le christianisme : Dieu me voit, me juge en toute circonstance et je répondrai du salut de mon âme lors du jugement suprême. Voilà qui réduit considérablement les chances de bonheur : rien n'échappe à Dieu, et que devient alors ma liberté d'action et même de penser? On imagine mal pire sadisme moral que celui-là. Le surmoi deviendra tyrannique, cruel, et le moi se rapetisse dans une position masochiste : " C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute". Et suivra la kyrielle hystérique des pratiques masturbatoires : aveux en public, cilice, flagellations spectaculaires, abstinence et compulsion sexuelle refoulée, mortifications en tout genre, dans un cercle infernal bien pire que tout ce qu'on a imaginé jusque là. Car enfin dans les anciennes morales on pouvait toujours espérer échapper, par ruse et chance, aux vindictes de la divinité. Ici point de salut hors d'une destruction pure et simple du moi : c'est ce qu'on appelle la sainteté. Le moi s'est auto-anéanti dans une identification mortifère au Surmoi.

Moi-plaisir, moi-réalité, moi idéal, idéal du moi, surmoi cela fait beaucoup! Et pourtant tous ces concepts sont nécessaires à une compréhension minimale de la question du moi. Freud disait que la situation du moi est par essence difficile, et donc le bonheur quasi impossible. Tiraillé par un Surmoi tyrannique, assailli par les pulsions de l'inconscient (dont nous n'avons encore rien dit!), craingant pour son intégration sociale, et travaillé en outre par les nécessités de la vie matérielle, il lui reste peu d'autonomie pour affirmer son droit à l'existence. Pour moi la question est un peu différente : peut-on encore parler de moi si ce n'est par commodité verbale et conventionnelle (Valéry : "le moi est une notation commode") si nous rencontrons dans les faits un assemblage parfaitement hétéroclite, un bric à brac fait de bric et de broc, des agrégats instables, variables, incertains, mutants et permutants? De quoi parlons-nous? La démarche freudienne, soucieuse avant tout de rendre compte des faits a évidemment ses mérites métapsychologiques. Quant à nous, en philosophe, nous dirons plutôt, comme en Mai 68, "nous sommes tous des groupuscules", mais ici des groupuscules pré-individuels, faussement singuliers, des constructions réactionnelles et collectives, des appareils trafiqués, des faux Self, des caricatures et des ersatz de singularités. La vraie singularité est sans doute tout autre chose, et n'est nullement à rechercher dans un moi, fût-il disséminé en concepts thérapeutiques. "Je" est un autre. mais lequel? la question reste ouverte.

Pour la pratique nous retenons cette idée assez terrible que ce moi, s'il n'est pas rien, n'est pas "quelqu"un" pour autant. Le patient qui arrive avec sa souffrance nous expose son moi mutilé et nous demande de le rafistoler. La vraie philothérapie consisterait plutôt à dissoudre ce qui en reste, mais alors c'est pour faire affleurer la puissance d'exister, l'énergie fondamentale, l'inconscient en un mot, sans quoi ce ne serait qu'un massacre de plus.