Dans la pensée grecque nous trouvons, je crois, une hiérarchie en trois registres, représentée traditionnellemnt par les trois degrés de l'animalité, de l'humanité et de la divinité. Avec Epicure nous avons trouvé le statut fondamental de l'humanité dans une conception atomistique et éthique. L'homme s'élève au dessus de l'animal non par quelque essence supérieure mais par la seule conscience. Quant au divin, il est poins représenté dans les dieux traditionnels (qui sont expédiés par Epicure dans quelque lointain intermonde) que dans l'univers infini, créateur et destructeur (Autre forme de l'Aön traditionnel, mais révisité par une rationalité matérialiste sans théologie ni finalité). Dans notre analyse nos n'avons en rien abordé la question du Surmoi, que les Grecs semblent absolument ignorer, ce qui pose un problème anthropologique intéressant. Il n'existe pas de culture sans obligations ni interdits. Quels statuts ont ces réalités sociopsychiques dans la culture grecque? Il faudrait ici un historien des cultures pour répondre. Je reviendrai quant à moi à une opposition classique, sans doute pertinente pour notre propos. Les anthroplogues distinguent les civilisations de la honte et celles de la culpabilité. En général ils estiment que la culpabilité est totalement ignorée des peuples traditionnels, étant une "découverte" assez macabre de l'Europe chrétienne. La honte existe chez les Grecs, et de manière prégnante. Socrate, à un quidam qui lui demande des conseils pour traîner son père en justice, lui demande aussitôt s'il n' a  pas "honte" de s'en prendre publiquement à l'auteur de ses jours. La honte c'est l'intériorisation du regard d'autrui qui me juge indigne, infâme, mauvais fils et mauvais citoyen. C'est une condamnation certes, mais uniquement motivée par des références sociales. Le honteux c'est de trahir la morale close du groupe, d'être mou, faible, amoureux, passionné, excentrique et asocial. Rien de plus. La honte est fille de la désapprobation, ou comme dirait Durkheim, de la "sanction négative". Si notre homme a le cran de refuser la honte et de s'en prendre directement à la morale du groupe il passera soit pour un paria et sera mis à mort (Socrate), soit pour un héros ( Diogène). En ce sens rien n'autorise à parler de "Surmoi" pour les civilisations traditionnelles, comme on le voit aussi chez les Japonais. Un sumo battu a honte de rentrer chez lui et préférera peut-être le suicide. Mais il n'est en rien coupable; simplement il a a peur d'affronter le regard de ses parents et de ses voisins. La culpabilité suppose au contraire une sorte de tribunal interne de la conscience morale, bien plus impitoyable et répressive, car si on peut échapper au regard d'autrui et s'économiser la honte, on peut difficilement échapper au regard intérieur, une fois que celui-ci est installé comme tyran intime, regard"divin" comme dirait Rousseau. Bref nous pouvons pour le moment nous épargner cette notion encombrante et irritante de Surmoi pour apprécier justement la structure d'un moi antique.

Par contre ce que l'antiquité tardive a trouvé et développé c'est l'Idéal du Moi. Déjà chez Epicure, mais de manière très discrète, apparaît cette idée que le sage se réfère à un ordre supérieur de valeurs librement choisies, assumées et cultivées. L'homme est appelé à vivre "comme un dieu parmi les hommes" ; ou encore "vivre en mortel au sein de biens immortels". Quels sont ces biens immortels? La sagesse et l'amitié. On vivra non sous le regard des dieux de la foule qui est inapte à comprendre l'essence du divin, mais sous le regard d'Epicure considéré comme l'incarnation de l'idéal dans la réalité. A lire Lucrèce on voit bien que Epicure représente la norme de pensée juste, de la conduite juste : vivez comme Epicure, vous serez justes, vertueux sans effort, et heureux autant qu'homme peut l'être dans les conditions universelles de la nature. Epicure est un Idéal du Moi pour le disciple. Que fut-il pour lui-même? Nous ne le saurons jamais. Mais ce que nous savons c'est que cette notion d'idéal, bien que strictement profane, sans menace de sanction, sans pression excessive, sans tension est très évidemment au coeur de l'épicurisme et en fait une éthique très différente des hédonismes auxquels on a voulu le réduire.

Ce sont les Stoïciens, héritiers directs de Diogène, qui thématiseront l'Idéal du Moi de manière explicite, et cela en raison de leur conception divine de l'univers. L'idée centrale du stoïcisme c'est que le Monde (un Kosmos fini, circulaire, sphérique, plein qui rejette le vide en dehors de lui comme pur non-être) est identique à la Raison déifiée comme instance gouvernante, unique et absolue dans l'ordre des choses. Ce qui arrive est nécessaire, c'est l'oeuvre de la Divinité, ou de la Providence (Heimarmènè). On ne discute pas ce qui nous dépasse infiniment et dont la puissance est souverainement règlée par une Intelligence supérieure. "Sustine et abstine" : supporte et abstiens-toi! Abstiens-toi de gémir, de pleurer sur ton sort ou sur celui de l'empire, abstiens-toi également de trop te réjouir. Ce n'est pas ton misérable moi pathétiqement passionnel qui doit avoir la parole. D'où la fameuse distinction d'Epictète : "Il ya les choses qui dépendent de toi et celles qui ne dépendent pas de toi. Ton corps, tes humeurs, ta santé et ta maladie, ta fortune ou ton indigence, ta place de maître ou d'esclave, ton intelligence ou ta limitation d'esprit, tout cela ne dépend pas de toi. Seul dépend de toi cette "gouvernance" de la raison, qui bien comprise, n'est autre que la Raison uiverselle" Ta femme se meurt? Tu en auras certes du chagrin (ou du soulagement !) mais sache que ce sont là des choses circonstantielles qui ne te concernent pas en ton tréfonds. Donc cesse de pleurer! Marc-Aurèle s'efforcera de circonscrire et de définir cette intrinsèque puissance de la raison, de cette gouverne autonome, de ce principe hiérarchiquement supérieur, de renforcer sa capacité de compréhension et de décision compréhensive pour supporter le poids écrasant de sa charge d'empereur, pour rejeter les mauvaises inclinations, résister aux tentations du plaisir et s'acquitter de ses obligations sans hargne ou mauvaise humeur. Une jolie fille se présente-t-elle à ses yeux? Il va mentalement isoler toutes les parties du corps, considérer les viscères, les tissus, les membranes, les humeurs corporelles, la salive, le sang, les menstrues - et voilà que l'attrait physique indésirable se défait de lui-même. Le sage retrouve sa sérénité, son "ataraxie" (absence de troubles de l'âme) et peut librement reprendre sa tâche.

Au coeur du Stoïcisme nous trouvons une tension psychique tout à fait inconnue des épicuriens : tension entre l'instinct et la raison, tension entre le Bien et le Mal, l'irrationnel et le rationnel, le passionnel et le divin : l'idéal de vie du Stoïcien est un héroisme. Héroïsme d'une raison propulsée au niveau  le plus élevé, dans une tension des forces, j'allais dire des muscles, vers un idéal au fond parfaitement inaccessible.(Comment ne pas penser aux premiers Essais de Montaigne sous l'influence de La Boétie écrivant qu'il fallait "se tremper comme le fer dans le feu, se roidir" contre la facilité et la peur de la mort!) Comment expliquer ce goût improbable pour l'effort et l'Idéal? C'est que le Stoïcien se veut inattaquable, inébranlable en toute circonstance et le seul moyen d'y pervenir est finalement de s'identifier à la Raison universelle et divine, seule "demeure" où rien ne peut atteindre le sage. (Voir mon article antérieur sur la vieillesse de Sénèque, largement inspiré par les travaux de Paul Veyne).

Dès lors nous avons à choisir entre deux conceptions antagonistes : la vie paisible, centrée sur le plaisir, la calme sagesse et l'amitié du Jardin. La vie héroïque selon les leçons du Portique. Entre un univers considéré comme une somme incalculable de mondes, d'atomes nageant dans le vide, finalement dénué de sens - et d'autre part une vision quasi religieuse d'une Providence rationnelle et organisatrice, exigeante mais porteuse de sens. Deux visages très opposés de la philosophie, qui traversera toute l'histoire de la pensée occidentale.

En tout cas pour notre enquête, nous voilà en mesure de mieux comprendre le lent glissement qui nous fait quitter les rivages dorés de la philosphie du moi (moi-plaisir et moi-réalité) vers une conception marquée toute entière par une tension entre le moi et l'idéal du moi. Tout cela surprendra peut-être un historien rigoureux, mais ce n'est évidemment qu'une fantaisie rétrospective, nonobstant non dénuée de pertinenece.