L'épicurisme passe, à juste titre d'ailleurs, pour une pensée du plaisir. J'en ai traité abondamment dans ce blog. Mais l'inverse est vrai également : plaisir de penser. Encore que ce plaisir ne soit pas en lui-même le souverain bien, lequel se situe peut-être au delà de tout effort, fût-ce de penser. Le vrai bonheur est un état, non une démarche. Mais l'humanité étant ce qu'elle est, soumise aux aléas de la Fortune, aux nécessités naturelles et à toutes les incertitudes de la vie relationnelle, le bonheur est rarement accessible, sauf disposition exceptionnelle, dans la spontanéité d'un corps et d'une âme immédiatement sains et harmonieux. La pensée devient nécessaire, d'abord négativement, pour lutter efficacement contre le Phobos, la crainte liée à notre ignorance des véritables lois naturelles qui nous incite à créer toutes sortes de mythes fantastiques, d'inventer des dieux vengeurs et de craindre la mort. La pensée spontanée du vulgaire est ainsi de nature une pensée triste, accablée de soucis, irrationnelle et aliénée. L'exercice philosophique est nécessaire pour opérer un retournement de l'esprit, par une ascèse, une discipline par laquelle on commence à étudier la nature : "physiologie" - savoirs certains sur l'univers, la nature des dieux et de toutes les espèces vivantes. On ne comprend rien au naturalisme foncier d'Epicure si l'on rate cette première évidence : l'homme est malheureux en proportion de ses craintes et des délires qu'elles inspirent. Le sage est un sorte de naturaliste qui enseigne les vraies lois de l'univers : atomisme militant. Il faut ruiner à leur racine les représentations délétères de l'imaginaire. Ni paradis ni enfer,  ni vie après la mort, ni dieux vengeurs et sadiques : les dieux sont loin de nous et la mort n'est pas à craindre puisqu'elle est une non-expérience, un rendez-vous éternellemnt manqué : le mort ne sent rien, ne pense rien, n'espère rien . La fin de la vie est absolument radicale, et n'ouvre sur aucune mythologie funèbre. Psychothérapie : déraciner les causes du mal, soigner et si possible guérir la souffrance du corps et de l'âme. L'épicurisme est d'abord une pensée médicale, hippocratique.

Le vrai plaisir commence plus tard. Plaisir de contempler la vaste surface de la mer, les merveilles du Kosmos infini, les étoiles et, paradoxalement, les déchaînements et les catastrophes. "Suave mari magno", dira plus tard Lucrèce : "Qu'il est doux par mer houleuse, les vents tourmentant la vaste surface ..." C'est qu'il ne s'agit pas de tomber dans l'optimisme ou l'angélisme. La nature est redoutable autant que belle, il suffit de comprendre les mouvements incessants des atomes dans le vide, les tourbillons et les tornades, tout aussi bien que la bonace d'un été grec offert à l'immensité du Beau. Penser c'est d'abord voir, sentir, percevoir avec justesse, évaluer selon les critères de la connaissance, puis comprendre, et ainsi se débarrasser des fausses représentations, des désirs vains et des passions ruineuses. En comprenant, l'homme se hisse en quelque sorte au niveau du dieu (la nature) sans jamais égaler le dieu. Il se sait vivant et condamné dans un  univers indifférent, sublime et terrifique. Il n'espère pas de changement dans l'ordre des choses. Il regarde en face sa propre destinée dans la destinée universelle.

Ainsi, par degrés, l'homme peut découvrir de nouvelles formes de plaisir. Celui du corps avant tout dont il prendra soin par l'hygiène, celui de l'âme (l'âme est un corps subtil formé d'atomes) par la réflexion critique, la connaissance vraie, la contemplation de la nature et de l'art. Le plaisir naturel du corps se voit redoublé par la prise de conscience, l'observation des phénomèners sensibles, et du plaisir lui-même. Le plaisir spontanément éprouvé s'augmente par la recognition, par un effort discret, léger, d'attention, sans crispation ni volontarisme. Nous sommes loin de l"hédonisme vulgaire qui croit qu'en amassant des expériences comme on amasse des gains on pourra augmenter le bonheur. La pensée nous  enseigne la limite absolue : le plaisir n'est pas extensible à l'infini, il n'est pas affaire de quantité, il existe simplement dans une plénitude de la satisfaction du corps et de l'âme. "Plaisir constitutif" : quand la perfection de l'équilibre est atteinte même les dieux ne sauraient augmenter la jouissance. Bonheur à hauteur d'homme, plaisir naturel et raffiné à la fois, épuré par les blandices de la pensée.

Voilà comment on peut concevoir le plaisir de penser, mais il est d'autres écoles que celles-là, qui le disent à leur manière, Spinoza par exemple, ou Bergson. La philosophie n'est forcément austère et poussiéreuse. Il faut retrouver les intuitions fondamentales. Alors tout s'éclaire.