Je reviens à la question de l'issue de la cure psychanalytique, dont j'ai parlé précédemment sous la rubrique : la grande percée.

Le travail de déconstruction analytique consiste en derner ressort à traquer le fantasme. On se souvient de la grande réorientation du travail que Freud entreprend autour des années 1900. Il avait cru jusque là à une cause "biographique ou historique", style séduction par un adulte, de la névrose. Mais comme il bute perpétuellemnt sur les mêmes histoires de famille, les mêmes rêveries inconscientes chez les patients et patientes, il finit par se demander si ce n'est une certaine disposition de l'imaginaire qu'il faut évoquer comme cause traumatique, plutôt que des faits réels. D'où la création du concept de "fantasme" qui se trouve ainsi positionné au centre de la question de l'inconscient. Chaque patient (chaque humain) possède en propre une série plus ou moins étendue et agissante de fantasmes à la fois conscients et inconscients, les uns répétitifs et massifs, les autres extrêmement difficiles à percer. A la fin on se demandera s'il n'existe pas pour chaque sujet un fantasme fondamental qui serait la cause déterminente de la conduite d'échec, du narcissisme récurrent, de la culpabilité, du besoin de séduction etc. Il va de soi que dès lors le débusquage de ce fantasme fondamental apparaît comme la clé du travail de "perlaboration", l'énigme supposée fondamentale dont la mise en évidence libérerait le sujet de ses souffrances et achèverait le travail thérapeutique.

Ce fut un échec. Ou le fantasme reste indélogeable, ou inconnaissable, ou alors si vital pour l'existence subjective que le patient oppose une résistance acharnée à toute recherche (L'homme aux loups), ou se réfugie dans une pseudo-guérison pour quitter l'analyse, ou alors construit un système de défense si opaque que l'analyse se révèle, selon les termes de Freud lui-même, interminable. Cela semble être aujourd'hui une situation quasi universelle : l'analyse ne débouche sur rien, voire sur une pathologie réactionnelle qui peut sembler pire que la névrose initiale. Combien de dépressifs postanalytiques aujourd'hui, dont nul ne se soucie, qui ont quitté l'analyse pour une errance psychique sans issue?

Le fantasme représente donc une butée décisive. Imaginons maintenant que le sujet réussisse le pasage. Il entrera pour un temps dans ce que Lacan appelait le "désêtre", ce vide interne qui s'apparente à une sorte de mort (Voir mon article sur la percée). Que signifie cela? Je pense que ce vide est la découverte interne du réel, c'est à dire l'absence de toute représentation signifiante sur quoi bâtir  une nouvelle existence. Or ce "vide" cohabite avec quelque chose, puisque en principe la vie continue ( Lacan disait assez cyniquement à propos de l'analyse : "heureusement quelques uns en réchappent"). Cohabite avec quoi? Les lambeaux du symbolique déconstruit, et, - devinez quoi - le fantasme! Qu'est-ce à dire? Que le fantasme est indéracinable, indestructible, aussi nécessaire au sujet que l'air qu'il respire. Certes ce fantasme s'est quelque peu dégrossi, aménagé, "concentré" en quelque sorte, mais il est toujours là. Conséquence : on ne parlera plus d'analyse du fantasme - en dernier ressort le fantasme est inanalysable - mais de traversée. Traverser le fantasme, que signifie? Pas grand chose, avouons le ; formule de théoricien. En fait le sujet qui croyait se débarrasser d'un imaginaire pesant ou angoissant, ou insupportable, se voit confronté à cette tâche nouvelle : donner à ce fantasme une place positive.

Cela fait des mois que je me débats avec cette question. Et je finis par conclure : le fantasme est l'ultime habillage qui nous protège du vide. La dernière forme ou figure psychique entourant la béance primitive et la recouvrant en quelque sorte d'un voile : le VOILE d' ISIS. Dans toutes les mythologies élaborées on trouve ce thème : la connaissance doit s'arrêter devant le mystère ultime, généralement symbolisé par une place, ou un espace vides, dissimulés au commun, interdits d'accès et sacrés. En terme psychologique je dirai : le vide c'est le réel insupportable, le trou dans la structure ouvrant sur la folie ou sur la mort. Le fantasme est une construction psychosociale purement fictive, mais nécessaire.

Ce fantasme sera notre vérité subjective. Mieux encore, notre Daïmon intime, notre douce folie, qui n' a rien à voir avec la psychose, cette descente dans les marécages de l'Hadès. Folie intime qui sera à la source de toute création originale, insolente, frondeuse, inventive, capricieuse et délicieusement délictueuse. Chemin de l'art, chemin du poète, chemin du penseur. S'il n'est jamais heureux tout à fait l'homme du Daïmon connaîtra au moins cette béatitude éphémère qui lui donne des biens immortels parmi les mortels.