Après deux années de grande agitation ponctuée de formidables crises d'angoisse, de rage et de désespoir, accusé à tort de comploter contre le prince, emprisonné et roué de coups, traîné de force dans un espèce de clinique de fous, soumis à un traitement absurde et dégradant, puis libéré, avec la certitude de la condamnation médicale, sans famille, sans amis, sans lecteur, le poète épuisé de malheurs et de désespoir trouve enfin refuge dans la maison d'un honorable menuisier qui va l'héberger, le nourrir et le soigner pendant quarante longues années. Qui est-il donc, ce Hölderlin, un poète qui aurait écrit jadis un roman grec, quelques poésies estimables avant de sombrer dans la démence? A peine si l'on peut se procurer, de ci de là, un malheureux exemplaire de son oeuvre. Et qui donc le connaît dans les milieux littéraires? On dit qu'il fut un temps le protégé de Schiller avant de se fâcher avec tout le monde. On dit qu'il rêvait de restaurer la beauté grecque dans ce foutu pays souabe, qui se moque bien de la Grèce, et du passé en général. Le pire c'est qu'on le tient pour fou, fou à lier. Pourtant le menuisier Zimmer, son hôte bienveillant, déclare qu' " il n'est pas du tout fou, ce qu'on appelle fou. Il a parfois des accès de rage, il marche pendant des heures dans sa chambre en psalmodiant des passages de son roman, il se met à jouer du piano pendant des heures, et soudain il s'abat dans son lit comme un animal à bout de forces. Mais au total il est très gentil et inoffensif, très poli et toujours agréable avec nous. Quand un visiteur vient le voir il est de mauvaise humeur et abreuve le curieux de "Monsieur le Conseiller royal", de "Votre Majesté" et autres titres ronflants jusqu'à ce que l'indésirable vide la place'".

Hölderlin fou? Mais cet homme, voici deux ans à peine, était la lumière poétique de son siècle, écrivait les vers les plus inspirés, les plus nobles de la littérature allemande, travaillait assiduement la langue, la retournait en tous sens, la pétrissait, la malaxait avec majesté pour la faire accoucher de l'inoui! Pendant que les troubles psychiques le serraient dans leurs tenailles il traduisait Sophocle et Pindare dans une langue absolument neuve, originelle. Cet homme a été fracassé par le destin, que dis-je, par la méchanceté. A présent, entre deux promenades dans les environs, entre deux déclamations poétiques par la fenêtre de sa chambre vers l'espace et le vent, il compose encore, oh de très petites choses, de petits poèmes quasi enfantins, dans la facture la plus classique, la plus sobre, la plus conventionnelle. Et de quoi parle t-il? Du printemps, de l'été, de l'automne, de l'hiver, des moissons, des paysans et des oiseaux, des chemins de campagne, des promenades au bord de Main, du ciel et du père, de la mère nature, des années écoulées, et par ci par là on entend en sourdine une douce plainte de résignation forcée, un regret, et moins souvent encore, un espoir de renouveau. Parce qu'au fond de lui la grande passion de sa vie est toujours là : la Grèce immortelle, la beauté, le verbe poétique, le désir de faire revivre une authentique culture, ici, sur cette terre d'Allemagne où pourtant il se sent si étranger : "Ils n'ont que faire de moi" avait-il écrit à un ami avant de sombrer dans cette étrange léthargie que tous, ou presque, tiennent pour de la folie.

Fou Hölderlin? je demande à voir. Malade, agité, caractériel, hyperréactif, mélancolique et maniaque, j'y consens. Mais fou? C'est autre chose. En tout cas il n'est nullement dément, là dessus le menuisier qui l'a hébergé plus de trente ans est formel, qui l'appelait affectueusement "notre Hölderle", ou "notre cher fritz". C'était le poète de la maison, leur bien aimé poète et camarade. Et Lotte, la fille de Zimmer, quand le maître de maison sera décédé reprendra les soins avec une attentions touchante et filiale. Le visage du dément obséquieux qui signe à la demande de petits vers expédiés en toute hâte, non plus de son vrai nom mais d'un pseudonyme ridicule, ce visage-là, ce rôle de comédie c'est pour les autres, les crétins qui méprisent la poésie et ne voient en lui qu'un bouffon de foire. Sa souffrance, son abominable souffrance il la dissimule derrière ce grimacement pénible, comme pour dire "mais enfin, laissez moi donc tranquille! J'ai quitté le monde, qui m' a brisé comme un roseau, j'ai tout quitté pour cet asile de sérénité relative et jusques ici vous venez me persécuter de votre insane curiosité!"

Je ne vois guère de plus grande majesté que ce poète-là, plus de noblesse révoltée et de silencieuse protestation contre le monde. J'essaie de me représenter cette vieillesse si particulière, dans cette maison d'artisan au bord du fleuve, la fenêtre ouverte sur les chants d'oiseaux et la rumeur de la ville, cet homme un peu vouté, les traits cripés, mais le teint clair, le front haut, avec toujours de magnifiques yeux bleux qui vous scrutent avec une sorte d'anxiété fiévreuse. J'essaie de le voir au piano, jouant interminablement la même mélopée triste. Je l'écoute déclamer son "Hypérion", en cadence, comme pour de grands vers épiques, marquant le rythme, la césure, le iambe et l'anapeste. Et que pense-t-il quand il s'arrête de jouer ou de déclamer? Parfois c'est le souvenir de Diotima qui se mêle au gris perlé des nuages. Tantôt c'est Pindare qui lui parle en grec ancien pour célébrer l'éloge de quelque dieu ou héros des stades. Et toujours la Grèce à l'arrière plan, comme un message indéchiffrable. Que signifie la Grèce? Que signifie cet amour inconditionnel qui lui inspira fidélité invincible, puis retournement catégorique, dans l'adieu au passé et sa transfiguration à venir?

Je ne puis me résoudre à le penser absolument malheureux. " Il a bon appétit, il vide religieusement son cruchon de vin tous les jours, il fume sa pipe avec une évidente satisfaction, il n'oublie jamais de me demander de lui acheter du tabac frais pour agrémenter ses rêveries". Bien sûr. C'est d'un homme de goût. Et plus profondément, comment comprendre cet acharnement à écrire toujours et encore, des vers et encore des vers. Et ces vers sont parfaitement sensés, tout en mineur, comme d'un enfant qui ouvre les yeux sur le monde. Rien d'abstrait, de réfléchi, de prétentieux. Rien que ces impressions premières et dernières qui font le sel de la vie sensitive. Retour aux sources et disposition confiante en la mort. Rien à attendre. C'est le destin qui décide de tout et ce que font les hommes est peu de chose. Une sorte de résignation souriante, résignation de vieillard qui a beaucoup lutté et souffert, qui a succombé sous les armes, mais le coeur est toujours d'un enfant. Etrange vieillesse, la plus misérable, et la plus lumineuse, en dépit de tout ce que l'on raconte. Que lui importait pour finir le jugement stupide de ses prétendus amis ou contemporains? Il avait auprès de lui, enfin, un père en la personne de Zimmer, une soeur en Lotte, un piano et des planches de bois sur quoi griffonner des poèmes. Et peu lui importait que ces poèmes soient conservés ou perdus. Il n'était plus un auteur, depuis longtemps. Etait-il encore un poète? Sûrement pas dans le sens ordinaire. Peut-être un poète du vent et de la pluie, des mouvements de nuages et du ciel bienheureux. Poète de la vaste nature, des hommes de bien et des dieux. Pour l'éternité.