Le bonheur, s'il existe, ce qui est peu probable (souvenons-nous de Freud qui déclare que le bonheur n'est pas au programme de la création), serait un état de relative satisfaction des besoins, accompagnée d'un contentement serein et paisible des désirs fondamentaux. Depuis l'Antiquité il représente l'idéal de la recherche philosophique, avant que cet esprit de modeste mais réelle félicité soit à jamais pourri et infecté par le christianisme, avec ses exigences d'absolu, de morale et de vie éternelle. Rien de tout cela dans les sereines constructions du sage antique, lequel a pris la mesure du réel et sait d'adapter aux limites inhérentes à notre nature. Le dernier représentant de ce bon sens philosophique sera incarné par Montaigne, cet étranger, cet oriental atypique et erratique, avant de disparaître sous les exigences radicales de la pensée jusqu'auboutiste et infinitiste, dans le christianisme pascalien, puis dans les hystéries pré et post révolutionnaires. Nous sommes si corrompus par cet esprit de conquète infinie, d'appropriation et de domestication de la nature et d'autrui, de capitalisation ahurie que nous ne savons plus ni respirer, ni dormir, ni simplement vivre. Qui, de nos jours, peut se vanter de ne connaître ni stress, ni anxiété chronique, ni affections psychosomatiques? C'est toute la civilisation qui est malade, et jusque dans ses bases les plus respectables. Normopathie et dépressivité universelles, quoi de plus évident?

Il serait vain de croire que le bonheur et le désir font bon ménage. En général c'est le désir, qui se réveillant soudain, vient perturber l'existence bien règlée selon l'ordre du bonheur, comme dans le cas de passions soudaines, de quêtes subites et orageuses, de coups de foudre de toute farine. Car ici l'objet importe peu. Ce qui compte c'est l'intensité. Et de détruire ce qu'on a laborieusement construit est souvent une jouissance supplémentaire, qui égale celle de la fascination du nouvel objet, qui n'est, répétons-le, que le support imaginaire d'une authentique frénésie, sa justification boiteuse et son pré-texte.

Si cette analyse est exacte il en résulte un sentiment supplémentaire de tragique. Si je ne cède en rien sur mon désir je perds le bonheur. Si je m'obstine à sauvegarder le bonheur je sacrifie mon désir le plus intime, celui qui s'incarne dans mon fantasme le plus cher et le plus insistant. Lacan dit qu'il ne faut pas céder sur son désir. Soit. Mais ne sommes nous pas déjà dans une société de l'exacerbation des désirs, jusqu'à l'obscène? Et où donc mène cette quête frénétique et sans terme, sinon sans objet? Plus, toujours plus...   de pollution, de paupérisme tiersmondiste, de guerres larvées, d'insatisfactions et de maladies narcissiques?  Je suis parfois tenté par les thèses altermondialistes, auxquelles je trouve des fondements justifiés, mais hélas aussi, beaucoup de confusion. En tout cas je me rangerai plutôt du côté de ceux qui privilégient le bonheur, en précisant bien que le bonheur n'a rien avoir avec la jouissance, cet excès de l'absolu qui pulvérise la vie en prétendant la dynamiser. Ce qui ne signifie nullement qu'il faille vivre comme un zombie ou une momie. Les Anciens ne parlent du bonheur que sur le mode privatif : a-taraxie, a-diaphoria, a-pathie, ce qui signifie bien l'inscription préalable de la limite dans la psyché. "Rien de trop" . Mais ce rien de trop signifie en fait le retour à ce que Epicure appelle fort justement le "plaisir constitutif", qui n' a évidemment rien de négatif, mais exprime la pleine possession de ses moyens humains dans l'ordre éternel de la nature. Voir de même la puissance d'exister chez Spinoza.

Je ne sais s'il faut vraiment accepter cette scission des deux termes, supposés se contrarier à jamais. Mais il importe de se méfier des synthèses molles et paresseuses. Une contrariété existe bel et bien. On peut imaginer, non une synthèse, impossible comme on l'a vu, mais un régime de préférence qui assume la supériorité, ou la préséance de l'un des deux termes, avec la nécessaire présence de l'autre, aussi impossible à éradiquer que la pulsion elle-même. Ajoutons, pour finir, que cette économie psychique, ou, mieux encore, cette éthique, ruine à jamais les prétentions mystico-gélatineuses de certains qui croient pouvoir mettre fin à la dualité intérieure de l'être humain.