Difficile de parler de la quiétude sans risquer d'innombrables contresens. Lorsque Pyrrhon déclare la quête terminée je ne pense qu'il faille en conclure que toute connaisance est devenue nocive. En particulier rien n'empêche la poursuite de l'exploration empirique (Pyrrhon en voyage à travers l'Asie) ni des expérimentations scientifiques (Euclide, Archimède) ou des observations médicales (Hippocrate). Il s'agit de bien distinguer les niveaux, comme nous l'enseigne traditionnellement la philosophie. Rien n'empêche l'exploration de la nature. Après tout le sceptique, pyrrhonnien ou académique, se définit comme un scrutateur, un chercheur. Mais de ce point il ne faut pas conclure que l'homme puisse véritablement connaître quoi que ce soit: il "connaît selon les organes qui le constituent et dans les limites que lui assigne la nature, même s'il peut, par la technique, élargir considérablemnt le champ d'observation. En dernier lieu c'est bien l'homme qui tient le microscope, ou le télescope, et qui fait les calculs mathématiques. Il nous est impossible, étant situés dans la nature, de sortir totalemnt de la nature. On ne peut qu'observer, expérimenter et théoriser. Mais ce qu'est réellement la structure de l'univers nous n'en savons rien. Einstein comparera le travail du physicien à un horloger qui étudie une montre fermée sur soi : quoi qu'il fasse l'horloger reste extérieur à la montre et ne peut dire que ce qui lui apparaît. C'est exactement l'idée des anciens sceptiques : le miel me semble doux, mais je ne sais rien de la réalité de ce miel, et j'ajouterais volontiers, à titre personnel : même si je peux réduire ce miel en éléments atomiques et en donner la formule. Ce ne sera jamais qu'une formule, et après tout une autre civilisation en donnera une autre qui n'est pas forcément absurde. Relativité indépassable.

En quoi tout cela éclaire-t-il notre propos?  La position de Pyrrhon est tout à fait claire, à condition de se situer correctement dans le champ de la connaissance. Nous ne percevons que des phénomènes, c'est à dire des "apparences", des "apparitions", mieux encore, des "apparaître", on si l'on veut, des processus chimiques, électriques, magnétiques, psychiques, socio-culturels, politiques etc. tous organisés par notre structure cérébrale et environnementale. Montaigne dira très très simplement, et efficacement;" nous n'avons pas de communication à l'être". ( Montaigne est peut-être le seul, avant Marcel Conche, qui ait compris quelque chose au pyrrhonisme; voir l'Apologie de Raymon Sebond dans le livre II des Essais). Sans accès à l'être véritable, s'il existe, nous sommes rangés à la mesure commune d'une certaine ignorance fondamentale, gachée le plus souvent par une incorrigible présomption. Mais Pyrrhon va encore plus loin: il ne croit plus à l'existence d'un être transcendant. Derrière ou en-dessous des phénomènes il n' y a rien. L'apparence n'est pas l'apparaître d'un être celé et inconnaissable. Nous n' avons aucune raison de postuler l'existence d'un être par delà les phénomènes. (Idéalisme ou matérialisme, même illusion) "Les phénomènes l'emportent sur tout" - qui n'est rien! Radicalisme: Pyrrhon est réputé "inébranlable". Entendons: ce qui fonde l'inébranlabilité de Pyrrhon c'est ce "savoir" paradoxal que toute connaissance humaine n'est que d'invention ou de convention (Démocrite), qu'on n' y peut rien, et qu'on n'y pourra jamais rien. L'histoire et les progrès scientifiques n' y changent rien puisquu'on ne peut sortir de notre structure mentale. Ce n'est pas une donnée historique, mais structurelle. L'homme peut savoir "des objets définis par le sujet", mais non les choses mêmes, définitivement hors d'approche. Je pense que c'est là le dernier mot, le plus ancien, le plus vénérable, et le plus profond de la sagesse grecque qui retentit chez Pyrrhon de manière absolument admirable avant d'être définitivement refoulée par l'Occident conquérant. C'est cela que je visais en disant que l'Occident a raté sa rencontre avec l'Orient des gymnosophistes.

Cette forme très spéciale de renoncement est évidemmlent au coeur de la pensée asiatique. Voir Lao-Tseu dans le Tao Te King : "le sage diminue tous les jours"; il faut non pas apprendre, mais désapprendre, se dépouiller de toutes les dogmes, de toutes les idées même. Ne plus penser. "Non pensée vaut mieux que pensée". Et Bouddha : renoncer à la quête métaphysique, lassante, interminable, épuisante et finalement inutile. Dans un soutrâ il examine soixante deux positions métaphysiques successives, puis les détruit sans vergogne, ne laissant rien qui puisse calmer la soif du disciple. Radicalement, tout savoir est de trop, et ne fait que gâter l'esprit, nourrissant la convoitise, la soif, le désir, la passion, - et le doute. Plus je pense moins je sais. Eh bien allons au bout, ruinons le savoir, dégageons, expectorons, polissons le miroir pour découvrir enfin qu'il n' y a ni esprit à nettoyer ni miroir à polir. Virginité. Spontanéité!

Qu'on me permette enfin une dernière approximation, assez inattendue il est vrai! Quel est le but dernier de la psychanalyse? Découvrir que le maître supposé savoir ne sait rien que je ne sache (sur moi) et que le vrai travail consiste, après une quête longue et difficile, à renoncer au savoir, ce qu'ils appellent "la castration symbolique". Le sujet visait l'impossible. Il situe dorénavant l'impossible non dans quelque lointain fumeux, mais au coeur même de la recherche, comme sa limite et son secret ultime. "Voius en savez assez, ne regrettez rien, vivez désormais sans vous soucier de ce qui fut, qui aurait pu être et n' a pas été, quittez les vains regrets, les vaines chimères de savoir et de pouvoir, et encore une fois, vivez!"

Vivez si m'en croyez, n'attendez à demain

Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie (Ronsard)

Je l'avoiue, quant à moi je ne puis plus penser autrement. Je crois avoir intégré cette leçon de la sagesse antique. S'il m'arrive encore de m'échauffer pour quelque idée, vient vite le bon génie qui me rappelle à la mesure: "Rien de trop". Et notre science, pour admirable qu'elle soit en bien des domaines, n'est elle pas aussi l'expression d'une ambition prométhéenne, d'une folie collective de domestication et de maîtrise (Descartes: devenir "comme maîtres et possesseurs de la nature", ah le funeste projet!) qui accroit sans doute le bien-être pour certains, mais jette des milliards d'individus dans la détresse et nous fait miroiter je ne sais quel avenir glorieux qui s'éloigne à mesure qu'on croit avancer: le progrés, "ce cul de sac qui avance".

Après cela, demandez en quoi ce bon vieux bonhomme de Pyrrhon peut nous intéresser encore? Toutes ces spéculations, qui paraissent bien vaines à l'esprit pressé, sont d'une actualité indépassable, d'une profondeur inégalée. Je me réfère constamment à Epicure, et j'ai raison. Mais Pyrrhon apporte quelque chose de plus, à un autre  niveau. N'attendez rien du savoir, le savoir est impossible. Aussi laissez cette quête qui vous détourne de vivre. "Occupez-vous de votre ventre" disait Epicure. Pyrrhon pourrait ajouter:"Menez la quête assez loin, pour comprendre enfin que vous n'obtiendrez rien par cette voie. Ce renoncement, cette suppression ( je dis bien suppression et non suspension) est seule capable de vous délivrer de cette fureur qui vous aveugle, et partant de vous assurer la quiétude".

La quiétude au delà du savoir! Voilà la bonne nouvelle. Dans cette formule finale Pyrrhon achève l'enseignement grec des sages ( Démocrite, Epicure, puis Lucrèce : "Rien de trop. Pas plus ceci que cela". Non-différence des choses sous le regard de l'insignifiance cosmique. Equanimité, sérénité, quiétude enfin!

Pour la petite histoire souvenons-nous que Epicure prenait régulièrement des nouvelles de Pyrrhon, qu'il estimait digne de sa sollicitude, à la différence des réputés phraseurs de son temps. Les deux hommes étaient contemporains, mais on ne sait s'ils se sont jamais rencontrés. Pour ma part je les marierais volontiers, n'en déplaise aux bégueules, dans les plaines sombres de l'Hadès - et dans le ciel lumineux de l'Olympe! GK