Ce qu'on appelle  "objet" est une représentation: : un agglomérat de sensation, de perceptions, de connaissances mémorisées, de savoir pratique ou théorique, d'intelligence fabricatrice ou spéculative, de concept enfin, lequel ramasse toute cette batterie de savoirs dans une synthèse plus ou moins exacte ou opératoire. L'objet peut être réel : voici une table, voici des chaises. Je vérifie la perception visuelle par le contact direct. Mais y -t-il un réel pur? L'objet est aussi support d'images connotées et concommitentes, liées à l'histoire du sujet.. La table peut évoquer les repas familiaux, un passé heureux ou malheureux. Je puis aussi me représenter une table en l'absence de toute table réelle et actuelle, puis me laisser emporter par l'imagination, évoquer une table d'opération, une table de la loi etc. Voici donc, à côté de la réalité sensible de la table perçue, une autre réalité, psychique, qui se mêle à la première, imaginaire, ou symbolique, tout un contexte , ou prétexte, formant cet ensemble extrèmement complexe que le mot "table "ne saurait épuiser. Le mot dépasse la chose, le mot tue la chose, le mot se passe de la chose, menant en quelque sorte une existence quasi autonome, essentiellemnt mentale, ce qu'on appelle justement la représentation. Mais la reprsésentaion n'est pas la chose, pas même sa copie, comme le pensaient les empiristes, ni même son ombre, comme le penserait volontiers le poète. Non, le mot est un mot, qui désigne non une chose en soi inconnaissable, mais un "objet" précisément, c'est à dire un X perçu et conçu par un sujet, c'est à dire une conscience vivante douée de faculté représentative.

Il importe donc de bien distinguer les objets et la chose. L'objet est ce que je connais ou crois connaître de cet x présent ou imaginé, ou symbolisé. L'objet n'est pas la chose mais une sorte de conglomérat à la fois réel et représenté. Qu'est ce qui est réel dans l'objet? Qu'est ce qui est mental? Comment pourrons-nous le savoir, si la science elle-même, pourtant "objective" comme on dit, ne peut être autre qu'une représentation conceptuelle réformée et revitalisée par la méthode dite scientifique. Einstein disait bien, comparant le réel à une montre, que l'homme peut observer la montre, étudier le mouvement des aiguilles, calculer le temps et autres expériences, mais ne saurait entrer dans la montre. Le réel est définitivement hors de portée, inconcevable et inconnaissable. Montaigne répétait sans cesse que nous n'avons aucune communication à l'être. Kant établiera la différence insurmontable entre l'objet connaissable, offert à la représentation, qu'il appelle le "phénomène" c'est à dire "ce qui apparaît" et l'"en soi" de la chose, dont nous ne savons rien. Nous observons le mouvement des électrons. Mais qu'est-ce au juste un électron, sinon le concept forgé de toute pièce pour désigner une sorte particulière de réalité qui présente d'ailleurs d'étranges caractères d'imprévisibilité, de mobilité, voire d'inventivité, à la manière des atomes d'Epicure et du clinamen de Lucrèce.(Voir la dessus un article de Marcel Conche: "Lucrèce et la physique quantique", addendum à son livre "Lucrèce et l'expérience"). On rétorquera que la science avance et découvrira la vérité. C' est oublier que la vérité n'est autre chose qu'un discours humain sur les objets, quelles que soient par ailleurs ses remarquables performances. Soit dit en passant, c'est là qu'on distingue la vétitable pensée pyrrhonienne des autres pseudo scepticismes : le pyrrhonisme ne condamne en rien la science, il admet tout à fait sa valeur, mais relative aux objets, non aux choses. Le progrès scientifique, indéniable et parfois faramineux ne change pas d'un iota notre condition fondamentale d'êtres sensibles et pensants coupés du réel (de la chose). J'ajouterais volontiers  que cette idée est vraie aussi pour Démocrite que certains considèrent comme déterministe, et d'autres comme sceptique. Il est résolument les deux à la fois, déterministe quant aux objets repérables, et sceptique quant à la connaissance du réel : "la vérité est au fond du puits". Sur ce dernier point Pyrrhon est bien l'héritier de Démocrite, comme l'atteste la tradition, lui qui affirme l'inconnaissabilité des choses, de manière inébranlable.

Que dit Pyrrhon de la chose? Vocabulaire d'abord : il ne parle pas des "étants" (ta onta) comme le fait Aristote, pour bien distinguer la chose de l'être stable et permanent des idéalistes, de ces "essences" qui formeraient la substance des êtres. Il parle des "pragmata", des processus, ou des "phénomènes" , c'est à dire de ce qui surgit pour se figer instantanément dans la perception objectivante : je dis "le miel est doux". Je devrais dire "Ce qu'on appelle couramment miel, dont je ne sais rien, me semble doux quant à moi, encore que je ne puisse définir correctement le doux, ni savoir si ce terme correspond à autre chose qu'à une perception toute relative, coutumière et socialemnt catégorisée comme telle". La chose s'échappe définitivement sous l'enclume du langage. En toute rigueur, quand nous parlons nous ne disons rien, rien qui corresponde à un véritable savoir. Démocrite : "convention que le doux, convention que l'amer, convention que le vrai, convention que le faux" Si c'est là un lagage de déterministe je veux bien avoir la tête tranchée.

A présent tout s'éclaire " Inconnaissables sont les choses (pragmata), immesurables, non-différentes". En effet que puis-je donc mesurer si je n'ai aucune référence servant de critère? Aucune loi qui définisse les  critères du vrai? Aucun moyen de distinguer une chose d'une autre? La rigueur de Pyrrhon est sans exemple, en Occident tout du moins, et je ne vois guère que les Bouddhistes Mahayanistes à pouvoir se mesurer à une telle altitude et profondeur. Mais là aussi, que veut dire altitude et profondeur? En latin les deux idées s'expriment par un mot unique (altus), tant il est vrai qu'à ce niveau-là toutes nos représentations défaillent.