Philo - poiétique : Le Blog de Guy Karl

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

06 mai 2008

Le COMPLEXE de FAUST : suite

Faust vend son âme au diable pour retrouver sa jeunesse perdue et commencer une vie d'explorations, d'aventures, de plaisirs. Si le Diable se présentait devant moi, que lui dirais-je? Je n'ai pas d'âme à vendre, mais peut importe, si lui y croit. En échange de ce rien que je lui laisserais que demanderais-je?  Toute la question tourne en apparence autour de la "jeunesse". Perdre sa jeunesse c'est perdre son âme, croit-on. C'est aussi l'obsession de notre temps: formes souples et minces, corps allongés et bronzés, ligne ferme, teint éclatant, dents billantes, seins en silicone, et bientôt chacun se croira tenu de recourir à la chirurgie pour dissimule une pauvre ride sur le visage ou un centimètre cube de cellulite. Jeunesse égale performance : écartons les vieux, jetons'-les hors de l'entreprise, ils coûtent trop cher, et d'ailleurs ils sont incapables d'adapatation. Demain, pour payer les retraites de ceux qui s'obstinent à ne pas mourir à temps on fera le tri entre ceux qui méritent de vivre et ceux qui sont décidément inutilisables. Ces tristes données n'étaient pas en usage au temps de Goethe. Il n'empêche que son héros veut la jeunesse.

Etre jeune c'est se sentir et se croire immortel. Cette illusion dure généralement jusque vers la quarantaine. Et après? Rien n'est comme plus avant. Mais entre quarante et soixante ans on se sent encore protégé par l'existence des parents qui semblent faire obstacle au travail sournois de la mort. Puis les parents meurent, souvent après d'interminables maladies qui nous présentent le spectacle insoutenable de leur déchéance. On  voudrait conserver l'image de nos parents jeunes, sportifs et vigoureux, et l'on voit se traîner un vieillard de plus en plus acariâtre et atrabiliaire qui vous dégôute de l'avenir. Ainsi donc le futur qui nous attend, c'est çà? On s'accroche alors désespérément à l'image de telle star de quatre vingt ans qui fait toujours encore de la musique ou du show biz. Mais le coeur n' y est plus. On se sait, on se sent mortel, et quand on l'oublie, les lombalgies et autres désagréments de la "vieillerie" vous rappellent à la réalité.

A soixante ans, pour un esprit lucide, l'affaire est consommée. Chaque jour devient une improbabilité, et de plus en plus improbable. On voudrait rattrapper le "temps perdu". Mais en quoi consiste donc ce fameux temps perdu? Perdu pourquoi? Pour qui? On n'en sait rien. On rêve qu'on aurait pu mener une vie moins monotone, plus excitante, plus tropicale. On rêve d'îles lointaines, languissantes sous le soleil, de siestes crapuleuses sous les palmiers, de soirées interminables à danser, à boire, chanter et baiser. Certains plaquent tout et s'en vont sans prévenir. D'autres se jettent dans l"évasion fallacieuse de l'alcool ou de la drogue. D'autres courent et tirent des jeunettes intéressés ou fascinées, jusqu'à épuisement. D'autres encore se résignent et se laissent lentement mourir. Mais qui pourrait éviter la crise?

Tout le problème au fond c'est le désir : faire le deuil du passé, quoi qu'il fût, et passer de la projection morose de la mort à une nouvelle affirmation de la vie. D'une autre vie, avec d'autres valeurs. Moins d'illusions et plus de réalisme. Les pertes sont très douloureuses : perte du Moi idéal après lequel nous avons couru toute notre vie, espérant égaler un jour cette image d'excellence ou de perfection qui hantait notre enfance. Perte de l'enfant miraculeux, celui que tous adorent, au sourire cajoleur, et auquel nul ne résiste. Perte de la jeunesse précisément, d'une forme de santé insolente et fallacieuse, des valeurs et idéaux de jeunesse, dépérissement de l'Idéal du Moi qui nous a longtemps tenu lieu de colonne vertébrale, perte de belles images de jeunes femmes affriolantes que nous n'avons plus aucune chance de séduire. Pertes de mémoire, de sensibilité, d'attention, de concentration. Et pour un homme le pire de tout, ai-je besoin de préciser? ("Au delà de cette limite votre ticket n'est plus valable")

Cela fait beaucoup. Ce qui est terrible c'est quand tout arrive en même temps. Alors là c'est vraiment la débandade ! Ce n'est certes pas un hasard si l'on attribue plus volontiers la sagesse au vieux qu'au jeune! Vertu moins choisie qu'imposée! (Voir Montaigne, encore!) Et que vaut une vertu que la nature vous impose en vous dépossédant de toutes vos tentations, ou de tout pouvoir? Mais la sagesse, ce n'est pas forcément la triste vertu de l'impuissance. Il faudrait bannir ce mot de sagesse, qui m'insupporte de plus en plus, et parler tout simplement de Sophia: ce terme grec n'a en français aucune connotation pleurnicheuse, miséreuse et consoleuse. Un sage grec est fier de sa sagesse. ce qui signifie en très clair qu'il a dépassé les deuils dont j'ai parlé, accompli les travaux de nettoyage des écuries d'Augias, coupé les têtes de l'Hydre et qu'il sait, comme Ulusse, résister au chant des sirènes, sans qu'il faille pour cela l'attacher à un mât!  La force de l'esprit, si elle est intacte, est une grande forceet qui vaut bien la sportive ou la militaire. Qui  faut-il admirer le plus, Alexandre qui conquiert l'Asie et meurt de la fièvre à trente trois ans, ou Démocrite, centenaire, écrivant un ultime traité sur la nature?

C'est sur cette notion immense, inévaluable de nature, ou plutôt de Physis que j'aimerais clore ici ma petite méditation. Notre maladive hypertrophie du Moi nous fait oublier que nous vivons sur une toute petite planète, où le soleil, par ses bombardements, mélés à l'eau des océans, a fait naître cette vie, dont chacun se croit le maître et le possesseur, et qui n'est jamais autre chose que la vie universelle.

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