06 mai 2008
Le COMPLEXE de FAUST
J'ai toujours été fasciné par les premières scènes du Faust de Goethe. "J'ai tout appris, philosophie, théologie, histoire, sciences naturelles, médecine, sans repos, sans répit- et me voilà aujourd'hui aussi ignorant qu'au premier jour!" C'est à peu près ce qu'il dit au début de la pièce, et que je pourrais dire tout aussi bien. Non que je puisse me vanter de quelque savoir spécial ou exhaustif, loin de là, mais les choses importantes je crois les avoir comprises à peu près. Dans la suite de la pièce, Faust, désespéré, se prépare un suicide expéditif, lorsque soudain les cloches de Pâques viennent interrompre son projet. On connaît la suite : l'apparition de Méphistophélès, le pacte conclu entre les deux compères. Perdu dans ses grimoires poissiéreux, cerclé d'alambics fumeux et méphitiques, Faust, tout entier adonné à l'étude et à la recherche, n' a rien connu des voluptés de l'existence, des femmes, du désir, des flammes de la jeunesse, des ardeurs de l'âge mûr, des projets et des folies des hommes. Il n' a été qu'un zombie scolastique claquemuré entre les quatre cloisons de son repaire, les yeux fixés sur l'éternité, à chercher le gand secret de l'existence, sans jamais se donner le droit ni le temps d'exister. Le voilà tout cacchchyme et rabougri, il est trop tard . "TROP TARD POUR TOUT" ; et dans cette formule il ouvre grande à Méphistophélès la brèche par où celui-là pourra attaper le saint homme dans ses filets : 'Donne moi ton âme immortelle, et en revanche je te rends la leunesse, je te montre le monde, je comble tous ces désirs d'humain auxquels tu as cru devoir renoncer".
On parle souvent du démon de midi. mais pour Faust midi est déjà loin. Lui il en est à évaluer ce qu'il lui reste de jours ou de semaines, tout au plus, pour vivre encore. "Vivre encore" - mais je n'ai jamais vécu. Je ne sais absolument pas ce que c'est "vivre". Tout le monde parle du vivre, de la joie de vivre, de la peine de vivre, mais vivre, c'est quoi? Ce que moi j'ai vécu, ce en quoi j'ai cru avec toute l'ardeur de la foi et de l'espérance, est-ce là vivre? Je n' ai pas vu le monde, je n'ai pas vu Dieu, je n'ai rien vu, rien entendu, rien senti de ce qui fait le bonheur et le malheur des autres hommes!
Complexe de Faust : cette tristesse sans bornes qui vous saisit à un moment crucial de l'existence; lorsque vous réalisez que le temps est irrémédiablment compté, que vous avez gaspillé lé temps, même dans les tâches les plus nobles, que vivre c'était sans doute autre chose que cette monotonie des besoins,cette facticité des désirs, cet éphémère des satisfactions, et cette tenaille impitoyable de l'insatisfaction. Quoi! C'est pour si peu de chose que nous venons au monde? C'est pour travailler, manger, dormir, concevoir, et recommecer encore, jusqu'à ce que les forces vous manquent, et que votre carcasse s'en aille par petits bouts, sans laisser qu'un sac d'os et un peu de poussière?
Je ne sais si je définis avec justesse la chose. Mais je m'efforce d'en saisir les traits essentiels, à partir d'une étrange tristesse qui me saisis souvent, dont je ne puis parler à personne, et qui passerait pour de la sensiblerie. Ce n'est pas exactement de l'angoisse au sens courant, ni de la peur (ce n'est pas à proprement parler une peur de la mort) ce n'est pas une crise de dépression, c'est plutôt le désespoir absolu, terrifiant, la conscience implacable que le temps a passé, et vous avec. Que vous n'êtes rien d'autre que du temps, que le temps justement n'est pas l'éternité, que tout passe et que sous un certain angle vous êtes déjà mort, qu'il ne reste rien de vous - ou si peu - et qu'un vent invisible vous entraîne vers le trépas. A quoi s'ajoutent de vains regrets, de stupides représentations de plaisirs manqués, de projets avortés, de ratages innombrables, tempérés par le souvenir de tel ami cher qu'on a perdu, de telle soirées passées avec votre femme et vos enfants, de telle petite chose sans importance qui prend soudain, en ce moment terrible, une gigantesque importance. On se raccroche à un détail, un cadeau, une photo, une lettre cachée sous le matelas, un baiser arraché au sortir de la messe, toujours de petites choses, mais qui résument tout. A croire que l'essentiel est dans les petits riens, que les grands projets, les grands succès ou les grands échecs comptent fort peu au regard du détail qui exprime tout. Ainsi donc nous ne vivons que pour de petits riens? Qu'en dehors de la tâche que nous confie la nature, celle de perpétuer l'espèce, pour nous individuellement rien ne compte autant que ces petits riens, qui nous ont marqué plus que le faste et la misère du monde. Dans une crise un peu comparable, mais que j'ai connu à la quarantaine, me croyant agonir, je m'accrochais à la vue d'un arbre, par la fenêtre ouverte, inlassablement, comme si cet arbre résumait l'univers. Et de fait, à ce moment où je disparaissais, il était l'univers.
Que dire de plus? Le reste est du vécu brut, incommunicable, indéfinissable. "Erlebnis", en allemand à quoi nous n'avons pas d'équivalent : du vivre à l'état brut, de l'expérientiel si l'on veut, de la "vivance" comme on dit en sophrologie. J'imagine bien Boudhha, en méditation sous son grand figuier, traverser cette expérience terrifiante de l'éphémère sans recours, de l'absence totale d'instance réconfortante, vivant l'absolue solitude d'un sujet conscient qui n'est pas un Moi, et qui se confie humblement, la main posée à terre, à la terre qui porte tout et qui emporte tout.
Commentaires
Ces petits riens qui nous tiennent lieu d'assise, ces souvenirs uniques car n'appartenant qu'à nous, à notre ressenti et à ce que nous en faisons...la poésie n'est-ce pas cela finalement? témoigner d'une trace déjà en train de disparaître, la beauté tragique dans toute sa splendeur, bien sûr que l'on a peur parfois, que l'on est triste souvent, car la conscience brute de cette absence d'échos, cette inhumanité flagrante de l'univers, tout cela nous rend mal, c'est le mal de vivre, cela est logique au fond, puisque nous êtres conscients nous pensons notre parcours dans le temps, parce que nous savons que tout est unique, que tout compte et qu'il faudrait pouvoir s'y accrocher à deux mains, se tenir à la branche, ne pas céder! Mais combien, combien d'entre nous cèdent! Soutenir le regard noir d'un univers n'est pas chose aisée, certes, mais où donc est ce courage des anciens grecs qui tantôt philosophes tantôt hoplites, ne refusaient pas un seul combat, où donc est-elle passée cette soif de vivre, de remplir sa coupe, de tout sentir à la fois même une fraction de seconde! Mais non, non, ils préfèrent bien les parcs cernés de repères, l'inconnu est oublié, on laisse allumée la lumière car les petits enfants ont peur du noir, et comme ils craignent aujourd'hui tous pour leurs maisons, leurs voitures, leurs intérêts de toutes sortes! comme ils craignent! mais jamais ils ne se demandent s'ils vivent leur nature d'être humain, ce potentiel gigantesque de création et de liberté!! jamais ils ne sortent des clous, jamais ils ne sautent la ligne blanche...
Alors à tous je dis de ne garder qu'un seul livre près d'eux : RYOKAN "Le chemin vide" Vie et poèmes d'un moine Zen aux éditions Dervy collection chemins de sagesse.
Après cela il n'y a plus rien à dire, mais juste à faire son chemin du mieux possible et sans remords.
Amitiés, nicolas
le fleuve
Votre belle page sur l'univers évoque bien le famaux Fleuve d'Héraclite et l'impermanence universelle. La solitude est parfois lourde à porter, mais il faut méditer en se mettant d'abord au diapason de tout ce qui respire. Et parfois vient cet apaisement où notre propre existence perd son caractère de petitesse et d'isolement. Merci à vous GK
oui se mettre au diapason de tout ce qui respire, mais le minéral et le végétal respirent tout autant que l'animal, et s'imaginer arbre, comme je le fais très souvent, c'est boire à la plus haute beauté, c'est perdre en nous la petitesse. écrire c'est justement se mettre au diapason, c'est donner la main, demander de l'aide, écrire c'est une offrande et une demande de partage et d'amour, alors oui l'ami je ne fais que cela d'être au diapason en espérant toujours que le message soit passé à l'âme suivante, à la sensibilité autre, à l'étranger si proche.
Bonne journée à vous :)
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